
“L’histoire est à nous, et ce sont les peuples qui la font.”
Salvador Allende, 11 septembre 1973, depuis La Moneda
Il y a des dates qui percent la mémoire comme une lame silencieuse. Le 11 septembre en est une. L’histoire a voulu que ce jour porte plusieurs éclats, une fracture à facettes. Deux événements à échelle mondiale, et un autre, plus intime. Trois effondrements — que je vis pourtant comme un seul vertige.
Le premier, peut-être oublié par plusieurs, remonte au 11 septembre 1973. Ce jour-là, au Chili, l’espoir fut mis à mort. Un coup d’État militaire, orchestré avec la complicité des États-Unis, renversa le président Salvador Allende, élu démocratiquement.
Les bombes tombèrent sur La Moneda, le palais présidentiel, brisant les espoirs d’un peuple. Ce n’était pas seulement le Chili : ce sont les rêves d’une Amérique latine souveraine, fraternelle et autonome qui furent écrasés. Ce jour-là, la démocratie latino-américaine a crié en silence, tandis que les démocraties nord-occidentales gardaient le leur, ou prononçaient quelques balbutiements de protestation. Des milliers de vies basculèrent dans la terreur, la prison, l’exil. Le rêve démocratique fut remplacé par une dictature dont l’histoire ne retient qu’un nom : Pinochet — symbole même de l’ignominie. Une plaie encore vive pour celles et ceux qui ont porté ce deuil collectif. J’étais adolescent. Je me souviens de l’onde de choc. De la peur. Et du goût amer que laisse la trahison des puissants.
Vingt-huit ans plus tard, le 11 septembre 2001, le sol tremble à nouveau. Cette fois, ce sont les tours jumelles de New York qui s’effondrent sous les yeux sidérés du monde. Les États-Unis, frappés au cœur, découvrent la brutalité de la vulnérabilité. L’orgueil blessé devient douleur, mais aussi prétexte à vengeance. Une ère bascule. La peur change de camp. Et l’histoire se réécrit, encore une fois, au nom de la sécurité. Le spectre du terrorisme hante l’imaginaire, justifiant guerres, interventions, restrictions des libertés, surveillance accrue, et surtout… une vague islamophobe qui ne cesse de grandir. Les tensions religieuses s’enflamment. La peur et la haine marchent main dans la main, attisant les passions guerrières, creusant les divisions, radicalisant les failles de la solidarité humaine.
Et moi, ce matin du 11 septembre 2001, je suis couché dans un lit médicalisé, installé chez moi à Rimouski. La veille, les médecins avaient cessé les traitements et m’avaient renvoyé « chez moi » pour y vivre mes derniers jours. Diagnostic terminal. Fin annoncée. Je regarde les tours s’écrouler à la télévision, et en même temps, je sens mes propres repères chavirer. Je ne suis ni au Chili ni à Manhattan, mais je suis dans une chute — la mienne. Un effondrement intime, organique, invisible aux caméras. Et pourtant bien réel.
Cela fait maintenant plus de vingt ans que je fais mentir les pronostics. Vingt ans que je danse sur la fine ligne qui sépare la vie de ce qui vient après. Une sorte de funambule fatigué, mais obstiné. Avec, au creux du ventre, une forme d’amertume — non pas par peur de mourir, mais à force de survivre à tant de fausses fins. À force d’y croire, à force d’y revenir.
Parfois je ris, parfois je pleure. Mais ce qui me reste, c’est une gratitude farouche. Une lucidité nue. Celle de savoir que la fin viendra, bien sûr. Que mon propre 11 septembre viendra à son heure. Mais d’ici là, chaque jour est un possible. Chaque respiration, un acte de foi. Chaque fragment de vie, une offrande éphémère.
Peut-être est-ce cela, finalement, le sens du 11 septembre : un rappel que tout peut basculer. Qu’aucun empire, aucune illusion, aucun corps ne tient indéfiniment debout. Un constat amer de la fragilité des rêves, de la possibilité bien réelle d’un basculement inattendu et irréversible. Mais que malgré la chute — ou grâce à elle — nous pouvons choisir de marcher encore. Sur la ligne fragile des vivants.
Et si la mémoire est fêlée, qu’elle le soit pour laisser passer la lumière.


Ici, chaque parole cherche à rejoindre la source. Vos échos sont reçus avec soin, puis publiés lorsque leur souffle s’accorde à celui du lieu.