Autour du renforcement de la loi sur la laïcité, annoncé par le gouvernement Légault lors de l’ouverture de la session parlementaire de l’automne 2025.
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui autour de la laïcité au Québec, il faut faire un tout petit retour en arrière. Depuis la Révolution tranquille, nous avons construit, peu à peu, un État libéré de l’emprise religieuse.
C’était une aspiration profonde : celle de bâtir une société juste, égalitaire, où chacun peut exercer sa liberté de conscience sans pression, ni morale, ni institutionnelle.
La neutralité de l’État, telle qu’on la comprend au Québec, est née de cette histoire-là.
Et il serait difficile de remettre en question la légitimité de cette démarche. Beaucoup de Québécoises et de Québécois y voient encore aujourd’hui un acquis précieux.
Les lois 94 et 21 s’inscrivaient dans cette logique : garantir un espace public où les institutions demeurent libres de toute influence religieuse.
On peut débattre de leurs effets, mais l’intention de départ était cohérente avec la volonté collective de vivre ensemble dans l’égalité.
Or, depuis quelque temps, un glissement se produit.
On passe doucement — presque sans s’en rendre compte — d’un État laïc à ce qui commence à ressembler à une société laïque.
Ce n’est plus seulement l’État qui doit être neutre : ce sont les citoyens eux-mêmes dont on encadre la visibilité, la pratique, parfois même l’identité.
Et c’est dans ce contexte que l’affaire de l’École Bedford a pris une ampleur particulière.
Ce qui s’est passé là-bas devait être traité sérieusement. Et ça a été le cas : des enquêtes, des suspensions, jusqu’au retrait d’un brevet d’enseignement.
Les mécanismes existent. Ils fonctionnent.
Mais presque immédiatement, cet incident est devenu le point d’appui pour annoncer un renforcement de la loi sur la laïcité : abolition des salles de prière dans les cégeps, nouvelles restrictions dans les écoles privées, resserrement sur les signes religieux.
On pourrait croire que c’est une simple suite logique.
Mais il y a peut-être autre chose : peut-être que cet événement sert de miroir à une tendance plus large.
Car depuis quelques années, on voit apparaître un autre mouvement : l’État québécois ne se contente plus d’encadrer ses propres institutions, il cherche à orienter — parfois même à normer — les comportements des citoyens.
On l’a vu avec la Loi 2, dans le secteur de la santé.
Cette loi redéfinit l’organisation du travail médical, impose des obligations, introduit des indicateurs de performance.
Beaucoup de médecins y ont vu une ingérence directe dans leur autonomie professionnelle. Et les négociations récentes, qui ont mené à la suspension de certaines mesures, montrent bien qu’il ne s’agissait pas d’un détail technique, mais d’une orientation profonde.
On le voit aussi avec le Projet de loi 3, qui touche directement les syndicats : procédures obligatoires, vérifications, encadrement des modalités internes.
Ce n’est plus simplement une volonté de transparence : c’est une manière de dire comment les organisations citoyennes doivent fonctionner pour être « conformes ».
Et aujourd’hui, avec les nouvelles mesures annoncées sur la laïcité, on sent cette même logique à l’œuvre :
non plus seulement encadrer l’État… mais encadrer les citoyens eux-mêmes.
Cela ne veut pas dire que les intentions soient mauvaises.
Au contraire, elles s’appuient souvent sur des valeurs que partagent la majorité des Québécois : justice, égalité, cohésion, solidarité.
Ce sont des valeurs profondes, sincères.
Elles forment le noyau de la culture politique québécoise.
Mais il y a un risque : celui de confondre protection et contrôle.
Celui de passer d’un État neutre à une société uniformisée.
Celui de croire qu’en limitant certaines expressions, on favorise l’harmonie — alors qu’on risque plutôt d’accentuer la méfiance.
La vraie question, aujourd’hui, ressemble peut-être à ceci :
comment protéger ce que nous avons construit, sans fermer les portes que nous avons ouvertes ?
Parce qu’au fond, nous partageons tous un même désir : vivre dans une société où chacun peut trouver sa place, sans pression, sans crainte, sans suspicion.
Une société forte de sa diversité, et non inquiète de ses différences.
Et c’est pourquoi, devant les transformations actuelles, il devient essentiel de réfléchir ensemble, calmement, à quelques questions simples :
– Quel type de société voulons-nous bâtir ?
– Quel type de citoyen voulons-nous encourager ?
– Et quel type d’État pouvons-nous accepter pour rester fidèles aux valeurs que le Québec porte depuis des générations ?
Ce ne sont pas des questions qui divisent.
Ce sont des questions qui invitent à la nuance, à la mémoire, et à une vision partagée du bien commun.
Parce que la démocratie ne s’affaiblit pas quand elle accueille des libertés…
Elle s’effrite quand elle cherche trop à les resserrer.

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