Il y a des phrases qui commencent comme un bruit de fond. Elles circulent, elles reviennent, elles se font entendre à force d’être répétées. Au début, on les classe dans le registre du style. Une “signature”. Une exagération. Un dérapage.
Quand un voisin puissant prononce des phrases comme: « Canada, 51e état » ou « Notre hémisphère », ce n’est pas une métaphore. C’est une manière d’annoncer une hiérarchie. Et si je reviens aujourd’hui sur cette formule, c’est parce qu’elle agit comme une clef : elle permet d’ouvrir un document public, officiel, austère — et d’en faire apparaître la mécanique réelle.
Ce document, c’est la Stratégie de sécurité nationale publiée par l’administration Trump en novembre 2025 (la NSS). Elle n’est pas écrite comme un manifeste émotionnel ; elle est rédigée comme une architecture. Une charpente. Un texte de gouvernement, qui parle au Congrès, aux agences, aux alliés, aux adversaires. Et pourtant, elle contient une phrase qui sonne comme une consigne : « Nous affirmerons et ferons respecter un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe. »
À ce stade, un problème surgit : on parle beaucoup de “Monroe”, mais on le comprend rarement. On croit comprendre, parce que le mot flotte dans la mémoire collective. Il flotte comme un drapeau. Or, une doctrine n’est pas un drapeau : c’est une règle du jeu.
Alors je vais faire quelque chose de simple : raconter Monroe comme une histoire courte, puis montrer comment l’histoire se transforme, couche après couche, jusqu’à devenir — aujourd’hui — un dispositif de coercition moderne.
- La doctrine Monroe : le panneau à l’entrée (1823)
En 1823, le président James Monroe énonce un principe qui peut se résumer ainsi : les puissances européennes n’ont plus à venir coloniser ou intervenir dans les Amériques. L’hémisphère occidental est déclaré “à part” : ce qui se joue en Europe ne doit plus revenir se réinstaller ici sous forme d’empires, de protectorats, de retours coloniaux.
Image mentale : un panneau planté à l’entrée du continent.
“Europe : ne pas entrer.”
Ce panneau ne crée pas un droit international universel. Il annonce surtout une posture : nous ne voulons plus de la vieille logique impériale européenne sur notre continent.
2. Le corollaire Roosevelt: le badge de police (1904)
Un siècle plus tard, Theodore Roosevelt ajoute une couche décisive. Il dit, en substance : si certains pays du continent sombrent dans le “désordre chronique”, si leur instabilité risque de “ramener” les puissances européennes — notamment par la question des dettes et des interventions — Washington s’autorise à agir comme une puissance de “mise en ordre”.
Image mentale : le panneau se transforme en badge.
“Je fais régner l’ordre.”
C’est ici que le glissement commence : de “pas d’Europe ici” vers “nous gardons la maison”.
3. Le “corollaire Trump” : le pare-feu (2025)
Et voici le saut contemporain. Dans la NSS de 2025, la doctrine Monroe n’est plus seulement un souvenir historique. Elle devient un outil d’exécution. Le texte revendique une primauté dans l’hémisphère et la volonté d’empêcher des puissances “non hémisphériques” — comprenons : surtout la Chine et la Russie, mais pas seulement — de contrôler des actifs stratégiques, des ports, des infrastructures, des positions qui compteraient dans le rapport de force global.
Image mentale: un pare-feu.
Pas uniquement “ne pas entrer”, mais :
“Ne pas s’ancrer. Ne pas investir. Ne pas contrôler les nœuds.”
Et le document résume cette logique avec une formule qui vaut aveu : « enrôler et étendre ». Enrôler des alliés régionaux. Étendre un réseau. Récompenser les alignements. Rendre coûteux les partenariats adverses.
Quatre mécanismes : une coercition moderne, écrite noir sur blanc
À partir de là, on peut relire tout le texte d’une manière beaucoup plus lucide : non pas comme une liste d’intentions, mais comme une grammaire de coercition, organisée autour de quatre mécanismes.
- Dominer par l’économie: le tarif comme volant de direction
La NSS ne se cache pas : tarifs, accords “réciproques”, diplomatie commerciale… tout cela est décrit comme des leviers puissants. On n’est pas dans “le commerce comme échange”, mais dans “le commerce comme instrument de discipline”.
Le tarif, ici, devient un volant de direction. Il sert à orienter les décisions industrielles, à punir ou récompenser, à faire plier sans tirer un seul coup de feu. C’est de la contrainte par le prix d’entrée.
2) Dominer par les dépendances: ports, infrastructures, nœuds stratégiques
On quitte alors la frontière classique et on entre dans la tuyauterie du monde : routes maritimes, télécommunications, infrastructures critiques, chaînes d’approvisionnement, minerais, énergie.
Ce qui compte, ce ne sont pas seulement les frontières territoriales, mais les points de passage. Celui qui contrôle les nœuds contrôle une partie de la circulation — et donc une partie du pouvoir.
La doctrine hémisphérique version 2025 n’est pas seulement “anti-ingérence”. Elle est “anti-ancrage” : empêcher que d’autres puissances puissent s’installer durablement dans les circuits vitaux du continent.
3) Dominer par la sécurité : migration, cartels… et le principe d’exception qui s’installe
Et c’est là qu’on doit écouter les mots. Dans les priorités, le texte affirme : « l’ère de la migration de masse est terminée » et surtout : « la sécurité des frontières est l’élément principal de la sécurité nationale ». Il parle de protéger le pays contre “l’invasion étrangère » source du terrorisme, des drogues, de l’espionnage, de l’insécurité interne.
Ensuite, pour l’hémisphère occidental, il évoque un réajustement de la présence militaire, un rôle accru des garde-côtes et de la marine pour contrôler les routes maritimes, et même des déploiements ciblés contre les cartels “y compris, si nécessaire, l’usage de la force létale”.
Quand on entend “force létale” à côté du vocabulaire “application de la loi”, on voit le basculement : l’exception aux lois internationales et même aux droits des citoyens américains devient imaginable… puis praticable… puis racontable comme “nécessaire”. Il s’agit d’un prétexte pour valider l’utilisation de la force armée pour assurer les intérêts (politiques, économiques et sécurité intérieure) des États Unis autant à l’intérieur de leurs frontières géographiques qu’ailleurs dans le monde.
Et c’est ici que le contraste devient explosif avec l’actualité intérieure. Car dans le même texte, il y a un passage très solennel : l’État possède des pouvoirs “redoutables”, qui ne doivent jamais être abusés. L’état s’engage à protéger les droits constitutionnels « à condition » qu’ils ’dans le cadre de la sécurité et l’ordre de la nation, tel qu’établi dans ce document.
Ainsi, on a vu cette semaine une affaire qui a frappé l’opinion : une citoyenne américaine, Renee Nicole Macklin Good, tuée lors d’une opération de l’agence fédérale d’immigration à Minneapolis, avec controverse immédiate sur le récit officiel et sur la proportionnalité. Et la justification de cette action par le propre vice-président Vance, affirmant qu’il s’agit d’une mesure visant à assurer la sécurité nationale.
4) Dominer par l’alliance État–grands intérêts : le casting économique
Ici, nul besoin de théorie secrète. C’est un modèle pratique : l’État se présente comme un accélérateur des intérêts stratégiques privés. Diplomatie économique active. Soutien direct aux entreprises nationales. Pressions sur les chaînes de production. Orientation industrielle.
La puissance s’écrit alors comme un partenariat : gouvernement + grands intérêts = capacité de projection. Et quand cette logique se combine avec la doctrine hémisphérique, elle prend une forme simple : faire de l’hémisphère un terrain de préférences, un marché captif, une profondeur stratégique.
Pourquoi sommes-nous surpris si tout est écrit et public?
C’est ici que j’ai reçu la question la plus intelligente — et peut-être la plus inquiétante.
“Si tout est écrit, pourquoi feignons-nous la surprise?”
La réponse tient en trois idées :
- Public ne veut pas dire assimilé.
Un document peut être disponible sans être réellement lu. Une stratégie officielle peut être publiée… et rester hors champ du regard social. Elle vit dans les circuits bureaucratiques, politiques, diplomatiques. Elle devient un langage interne. Elle est visible, mais pas digérée. - On confond “principe” et “exécution”.
Le document parle en hauteur. Il définit une orientation. Mais les décisions concrètes se déploient ensuite par budgets, directives, règlements, opérations. Tant que la doctrine reste une abstraction, elle ne crée pas de choc émotionnel. Le choc arrive quand un événement — une crise, une intervention, un geste d’intimidation — transforme le texte en scène. - On est surpris au moment où les mots deviennent des actes.
Le public ne vit pas dans les textes : il vit dans les images. Et quand une opération au Venezuela, une menace de retrait d’un traité, une pression économique, une rhétorique d’annexion, vient donner chair à la doctrine, l’auditeur fait soudain le lien : ce n’était pas un discours, c’était un cap.
On ne s’étonne pas parce que ce n’est pas écrit.
On s’étonne parce qu’on a longtemps fait semblant de ne pas le voir.
Quelle est la force légale de la Stratégie de sécurité nationale?
Là, il faut être précis : la NSS n’est pas une loi qui autorise tout. C’est un document stratégique. Mais son existence n’est pas un accident : elle est ancrée dans un dispositif juridique et institutionnel.
Et c’est ici qu’entre en scène un texte méconnu du grand public, mais fondamental : la loi Goldwater–Nichols (1986).
Goldwater–Nichols : la plomberie
Cette loi a réorganisé la défense américaine après les leçons douloureuses de crises et d’opérations mal coordonnées. Elle a renforcé la logique interarmées, clarifié la chaîne de commandement opérationnel, et surtout : elle a installé une exigence de cohérence stratégique, un dialogue formalisé entre l’exécutif et le Congrès.
Dans ce cadre, la stratégie de sécurité nationale devient un document requis : un rapport que le président doit transmettre au Congrès.
C’est essentiel, parce que cela répond à la question du public :
- oui, c’est public ;
- oui, c’est écrit ;
- et surtout : oui, c’est produit parce que c’est attendu institutionnellement.
Mais attention : son contenu n’a pas la force d’une loi. Il ne donne pas, à lui seul, un pouvoir nouveau. La force juridique se joue ailleurs : dans les lois votées, les budgets, les décrets, les règlements, les interprétations, les opérations, les décisions judiciaires. La NSS, elle, sert surtout à définir le cap, à organiser le récit, à justifier l’allocation des moyens.
Donc on pourrait dire ceci, simplement :
La Stratégie de sécurité nationale ne “fait pas loi”.
Elle “fait cap”.
Et la loi vient ensuite — par l’exécution.
La théorie du fou : l’intimidation comme méthode politique
Reste un dernier élément, plus délicat, mais indispensable pour comprendre l’esprit du moment : ce que certains appellent la “théorie du fou” — la stratégie qui consiste à se rendre imprévisible, à laisser croire qu’on est prêt à aller trop loin, afin que l’autre cède avant l’affrontement.
Dans une telle logique, la menace devient un instrument : menace d’annexion, de rupture, de retrait, de sanction, d’achat, de déploiement, de coup de force. Et même quand la menace n’est pas exécutée, elle produit un effet : elle déstabilise, elle force la négociation, elle oblige l’autre à s’ajuster.
Or, si nous relisons la doctrine hémisphérique de 2025 avec cette clé, nous comprenons que “notre hémisphère” n’est pas seulement un thème. C’est une mise en scène de puissance : faire sentir aux voisins que l’ordre régional sera “géré” — et que les règles seront celles du plus fort, même si l’on continue de prononcer des mots comme “liberté”, “droits”, “souveraineté”.
La question qui demeure, sans hystérie
Je termine comme j’ai commencé : par la règle du jeu.
Monroe (1823) posait une barrière contre l’Europe.
Roosevelt (1904) installait l’idée d’une police régionale.
La NSS de 2025 fait un pas de plus : l’hémisphère devient une profondeur de sécurité intérieure et une zone de primauté stratégique à “faire respecter”.
Et la question, pour le Canada comme pour l’ensemble des Amériques, n’est pas une question d’amour ou de haine envers les États-Unis. C’est une question de règles :
Voulons-nous un continent gouverné par des zones d’influence “gérées” par la puissance dominante?
Ou un continent où le droit international limite réellement l’unilatéralisme?
La réponse ne tombe pas du ciel : elle se construit. Elle commence par un geste simple — s’informer, chercher à comprendre, regarder les exemples concrets, mesurer ce que produisent des discours fondés sur la peur, l’intimidation, et la primauté de l’économie et de la sécurité sur les droits humains les plus élémentaires. Puis vient le moment décisif : celui où l’on choisit, en conscience, d’agir… ou de détourner le regard.
Il y a des choix.
Et ces choix commencent souvent par comprendre autrement une phrase qu’on a trop longtemps entendue comme un simple bruit de fond :
« Notre hémisphère. »

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