Chronique du 16 janvier 2026: La guerre. Une expérience humaine

Je voudrais, avant de commencer, faire un aveu.

Dès mon enfance, j’ai été confronté à un état de guerre — d’abord en germe, puis en escalade, et enfin en éclatement durable, vécu pendant plus de quinze ans. La dictature de la dynastie Somoza (Nicaragua, 1937-1979) était déjà un état permanent d’insécurité : peur, répression, violence institutionnelle, vol, torture… et j’en passe. Je suis né en 1961.

À partir de 1979, après la victoire de la révolution sandiniste, mon pays a dû subir une autre guerre : un affrontement interne contre les opposants à la révolution, appuyés, armés et financés par les États-Unis. Pendant cette période, j’étais militaire actif. J’ai participé à plusieurs combats pendant deux ans.

En dehors de ces deux années, j’ai aussi participé à une autre guerre, plus silencieuse : celle de la sécurité interne, cherchant à identifier et à neutraliser les ennemis de la révolution à l’intérieur même de ses institutions. Je suis parti vers l’exil en 1988, deux ans avant la fin officielle de la guerre.

La réflexion que j’offre ici s’adresse à des personnes n’ayant pas d’expérience de guerre. Je tiens à préciser qu’il s’agit d’un choix conscient. Si je m’adressais à quiconque ayant connu une telle expérience, mes mots devraient faire preuve de plus de prudence, de retenue, de tenue — et d’une empathie plus directe. Je m’excuse d’avance si, par moments, mes mots donnent l’impression d’une neutralité ou d’une objectivité trop lisse.

Entrer dans un espace sacré

Il existe une définition courte, presque scolaire, de la guerre : violence armée organisée entre groupes politiques, à l’intérieur d’une même collectivité ou entre nations, autour d’enjeux économiques, politiques, territoriaux, ethniques. Elle se présente parfois comme un geste nécessaire pour conquérir la liberté, la justice, la survie, le bien-être… ou même la paix.

Mais il existe un autre usage du mot, plus intime, plus symbolique — et, étrangement, plus proche de nos vies. Quand nous disons « guerre », nous désignons souvent un conflit total, une polarisation qui reconfigure le regard, un climat qui finit par coloniser le quotidien.

C’est cette guerre-là que je veux approcher ici. Au-delà de l’événement militaire : regarder la guerre comme une expérience humaine profonde, personnelle et sociale. La concevoir comme un état d’être individuel et collectif, une atmosphère meurtrière qui s’infiltre et qui irradie bien au-delà des groupes belligérants.

Je veux entrer dans ce texte comme on entre dans un espace sacré — ne serait-ce que par le nombre de morts qu’elle laisse dans son sillon. Dans une attitude de recueillement, reconnaissant les deuils, les pertes, la souffrance, les épreuves auxquelles elle soumet les êtres humains qu’elle touche.

Parce que la guerre est bien plus que deux camps qui s’affrontent. Elle n’est pas seulement une histoire de soldats et de héros, d’armes et de récits épiques.

Quand j’aborde le récit de mon expérience auprès de personnes qui n’ont jamais vécu la guerre, je me retrouve parfois devant une chambre acoustique sans écho ni résonance : un espace où ma voix me revient en sons discordants, déformés par un imaginaire incapable d’entendre l’inimaginable.

Alors je me mets à la recherche d’une icône. Une porte d’entrée qui me permette de parler sans basculer dans le film, sans convoquer le spectaculaire ni l’horreur descriptive. Je me demande : quelle expérience collective pourrait accueillir, ne serait-ce qu’à petite échelle, la dimension sensible de la guerre ? Une expérience qui nous donnerait au moins la possibilité de vibrer à l’unisson, dans une évocation commune qui fait sens.

Cette recherche m’amène à une expérience que presque tout le monde a traversée, d’une manière ou d’une autre. Elle est récente. Nous en portons encore les séquelles. Nous cherchons encore à nommer sa complexité : la pandémie de COVID-19.

Au fond, la COVID fut une ambiance de guerre, sans bombes et sans fusils.

La COVID nous a fait vivre les effets d’un climat total, partagé : nous avons constaté comment cet état global a transformé nos gestes les plus simples, modifié nos relations, installé une vigilance diffuse dans les corps, et obligé les sociétés à vivre sous une forme d’exception prolongée.

Cette métaphore — au-delà des interprétations que chacun peut lui donner, et justement à cause de la multiplicité des vécus — me sert ici de pont, de point d’appui, de référence possible.

Un pont entre ce que nous croyons comprendre et ce que nous avons réellement vécu. Un passage entre l’information et l’expérience. Une médiation entre la distance confortable du spectateur et l’inconfort réel de celui qui traverse.

Car voilà un premier constat : il existe une distance irréductible entre le fait compris et l’expérience vécue. Dans les deux cas, nous pouvons croire « savoir ». Mais nous ne ressentons pas, nous n’interprétons pas, nous ne portons pas la même chose.


La guerre comme expérience humaine

J’ai vécu la guerre. Et je la ressens encore dans mon corps, comme une expérience globale ayant touché ma psyché. À son évocation, se réveillent mes réflexes d’auto-conservation ; la peur remonte ; mes mécanismes d’auto-protection s’activent immédiatement. Je plonge alors dans un espace clos duquel je ne peux pas m’échapper sur commande.

C’est un souvenir intime, mais aussi un souvenir collectif : celui de mon peuple. Sans me substituer à son vécu — encore moins l’emporter dans le courant de mes interprétations — je peux affirmer ceci sans grand risque : la guerre est un événement impossible à fuir ou à nier. Elle enlève instantanément le sentiment de sécurité. Elle pousse aux contradictions : méfiance et confiance, empathie et repli. Elle met à l’épreuve la nuance et réveille le besoin de trancher.

Nous nous polarisons de l’intérieur. Et cette polarisation intérieure finit par justifier notre camp dans le conflit extérieur.

La guerre, de manière crue, je pourrais la définir ainsi : un contrat d’extermination mutuelle, obéissant à des règles implicites qui rendent l’élimination pensable — puis acceptable — puis, parfois, « noble ».

À l’instar du mot COVID, le mot guerre m’évoque l’humain, le vivre-ensemble, l’expérience partagée. Il m’évoque ce qui se passe dans un corps quand il comprend — même confusément — qu’il y a danger. La manière dont un esprit, sous pression, se met à chercher des certitudes, des repères, un camp où s’identifier, un refuge. Il me parle de la façon dont la peur rétrécit le champ de la conscience.

La COVID, comme la guerre, rend tout cela visible : hypervigilance, certitude d’une menace invisible — qu’elle vienne d’un virus, ou d’une volonté humaine. Cela a suffi à transformer nos comportements : nous avons appris à lire les distances entre les corps, à interpréter une toux, à surveiller des surfaces, à craindre des proches. Nous avons senti ce basculement discret : la vie quotidienne devient un terrain où l’on calcule, où l’on évite, où l’on se protège.

Et maintenant, ajoutons — seulement pour mesurer l’écart — le bruit des bombes qui éclatent à proximité. Le passage des avions, des hélicoptères, les tirs de fusil. L’odeur de fumée. Les décombres. Le tremblement du sol sous l’impact. Les morts, la détresse, la famine, le chaos.

Alors, peut-être, avons-nous un aperçu — un aperçu seulement — de ce que signifie une guerre non vécue.

Au sens profond, la guerre commence souvent ainsi : dans l’expérience psychique. Pas seulement dans l’événement.

Et cette expérience touche immédiatement des zones très humaines :

  • la peur et la protection ;
  • la confiance et la méfiance ;
  • l’empathie et le repli ;
  • la capacité de nuancer… ou le besoin de trancher.

Quand la guerre s’installe, le monde se simplifie — parfois brutalement. L’autre devient plus vite « un risque », « un ennemi », « un obstacle ». La complexité fatigue. La nuance semble dangereuse.

C’est ici que le mot « guerre » devient pertinent symboliquement : il nomme ce moment où le conflit cesse d’être un désaccord et devient une logique d’élimination — pas toujours physique ; parfois symbolique, sociale, psychologique. Une logique où l’autre doit être neutralisé pour que je respire.


La guerre comme dynamique multifactorielle

Il faut aussi que je le dise clairement : la guerre est bien plus qu’un événement isolé, unique ou spontané. Elle est le résultat d’une accumulation de situations qui mettent en danger la sécurité, le bien-être, la tranquillité, la survie — tout ce qui touche nos aspirations fondamentales, celles que nous portons comme des rêves, des utopies, des raisons de tenir.

La guerre est rarement monocausale. Elle résulte d’un emboîtement de facteurs qui commencent silencieusement, se glissent sournoisement dans le quotidien, dans la normalité : attitudes, gestes, discours qui montent en tension, se polarisent, se ferment, deviennent imperméables à toute autre raison que leur propre logique.

Nous croyons souvent qu’une guerre commence par « une décision ». En réalité, elle commence par une accumulation : récits, blessures, humiliations, intérêts, peurs, idéologies, ressources, frontières, mémoires, alliances, propagandes… et, au centre, la matière humaine qui consent, qui s’endurcit, qui se persuade.

La COVID fut un laboratoire involontaire de cette complexité. Ce n’était pas seulement une affaire médicale. C’était :

  • une question scientifique (et d’incertitude) ;
  • une question politique (décisions, règles, contrôle, adhésion) ;
  • une question économique (travail, chaînes d’approvisionnement, inégalités) ;
  • une question médiatique (récits, chiffres, tonalités, images) ;
  • une question culturelle (valeurs, rapport à l’autorité, au collectif, au risque) ;
  • une question intime (solitude, deuils, fatigue, sens de la vie).

Tout cela en même temps.

Le conflit devient « total » quand il déborde son domaine initial. Une maladie devient politique. Une décision devient morale. Une statistique devient un drapeau. Une prudence devient un jugement. Et là surgit la polarisation : camps, mots, étiquettes, accusations.

La guerre, dans son sens élargi, c’est ce moment où plusieurs dimensions de la vie se verrouillent ensemble et produisent un climat qui dépasse la somme des causes.

C’est pourquoi je reviens à cette formule simple, presque nue :

Conflit total + polarisation + quotidien transformé = guerre


Irradiation : mon expérience globale

Mon expérience de guerre traduit un état personnel et collectif : une condition de vie qui a transformé mon quotidien et celui des autres — ma famille, mes amis, mes collègues, mes camarades soldats.

Depuis le champ de bataille, nous pouvions ressentir l’irradiation des ondes de choc, pressentir des conséquences à longue portée. Je les ai constatées, comme mon peuple entier les a vécues :

  • des effets matériels : désolation, destruction, pénuries ;
  • des effets sur la santé psychique et corporelle : trauma, blessures, maladies, contaminations mortelles, manque de ressources, désorganisation ;
  • des effets symboliques, émotionnels, moraux : basculements intérieurs, déformations du regard.

Nos comportements, nos valeurs, nos croyances ont été mis à l’épreuve du réel. Et ils ont parfois basculé dans un gouffre : nos qualités humaines mutent. Parfois, elles s’expriment en gestes de solidarité inattendue, d’entraide spontanée, d’endurance partagée — ou, au contraire, en résignation, en dureté, en déliaison.

C’est ainsi que je pourrais définir la guerre : un révélateur de la nature humaine, de tout ce qu’elle porte et peut traduire en gestes, en comportements, en manières de concevoir la vie, le monde, l’autre, et nous-mêmes — sans recul, dans la spontanéité brute du moment.

Au milieu du chaos, du danger, du bruit, de la fumée, de l’odeur de mort, des cris de douleur et de terreur… notre humanité se révèle sans masque, sans faux-semblant, dans sa nudité instinctive.


Les effets à grandeur humaine

Si j’osais un portrait global des effets sur l’être intégral (corps-âme-esprit), je le dessinerais ainsi :

1) Effets comportementaux

D’abord, le corps et le quotidien :

  • Hypervigilance : on scanne le monde, on anticipe, on se protège.
  • Rétrécissement du territoire : on évite, on se replie, on réduit la vie sociale.
  • Recherche de camps : besoin d’appartenance, de certitude, d’un « nous ».
  • Contagion des conduites : rumeurs, panique, mimétisme social.
  • Durcissement des interactions : impatience, agressivité, « tolérance zéro ».

La COVID l’a montré sans détour : un climat prolongé change la texture des journées. Même quand « tout va bien », le corps reste en alerte.

2) Effets psychologiques

Ensuite, l’esprit :

  • Fatigue nerveuse : irritabilité, sommeil perturbé, saturation.
  • Anxiété diffuse : pas toujours attachée à un objet précis — un climat.
  • Dissociation : on s’engourdit pour tenir, on se coupe d’une part du ressenti.
  • Compassion épuisée : trop d’images, trop d’appels, trop d’impuissance.
  • Addiction au choc : on cherche la dernière nouvelle, le rebondissement, la « preuve » d’alerte.

Dans un climat de guerre, la psyché tente de survivre. Et la survie psychique a ses coûts : la nuance devient lourde, la complexité devient menace.

3) Effets moraux

Enfin, l’âme — sentiments, émotions, morale : ce lieu fragile où l’humain se juge lui-même :

  • Déshumanisation : l’autre devient caricature, symbole, menace.
  • Justification graduelle : on accepte des gestes qu’on refusait hier.
  • Blessure morale : honte, culpabilité, sentiment d’avoir trahi ses valeurs.
  • Indignation sélective : empathie à géométrie variable selon le camp.
  • Écrasement du doute : douter devient suspect ; nuancer devient « trahir ».

Le climat de guerre ne détruit pas seulement des choses : il redessine l’éthique. Il modifie ce qui paraît acceptable.

Et c’est peut-être là, au fond, la question la plus lourde : qu’est-ce qui, en nous, consent à l’inacceptable quand le climat se durcit ?


Une conclusion ouverte, pour rester humain

Si je reviens à mon icône — la COVID — c’est parce qu’elle nous permet une chose rare : parler de la guerre sans la reproduire, sans l’esthétiser, sans la consommer.

La COVID nous a donné une expérience universelle du climat : infiltration du quotidien, irradiation globale, polarisation, fatigue, besoin de camps, guerres de récits. Et, à travers cela, une leçon : l’humain sous pression se transforme.

Alors, si je devais offrir une définition symbolique de la guerre — simple, à hauteur humaine — je dirais :

La guerre, c’est quand un conflit devient un climat total : il polarise, il fabrique des ennemis, et il transforme le quotidien jusqu’à modifier notre manière d’être humain.

Et j’ajouterais une question, non pas pour moraliser, mais pour garder une porte ouverte :

Comment traverse-t-on un climat de guerre sans laisser la peur nous enlever la nuance — sans laisser le conflit nous voler l’humanité de l’autre, et la nôtre ?

C’est peut-être là que commence une paix réelle : non pas comme absence de conflit, mais comme refus intime de la logique de suppression.

Surveillons, dans notre quotidien, les signes précurseurs de la guerre — en nous d’abord, puis autour de nous, dans nos interactions immédiates. C’est notre espace de pouvoir : là où nous pouvons désamorcer un début d’escalade.

Et ce geste, modeste mais réel, peut nous aider à mieux regarder plus loin : dans nos lieux de travail, dans nos interactions sociales, dans les discours politiques, dans les tensions planétaires.


Ici, chaque parole cherche à rejoindre la source. Vos échos sont reçus avec soin, puis publiés lorsque leur souffle s’accorde à celui du lieu.