De temps à autre, je me retrouve à réfléchir à cette question : que faire pour que le monde aille mieux? C’est comme revenir à une source, même si on sait qu’elle ne répondra pas. Je suis presque certain que vous aussi, à un moment donné, vous l’avez laissée vous traverser.

Je pourrais raconter les épisodes, les virages et les circonstances qui ont marqué ma quête de réponses à cette question. Mais aujourd’hui, je veux aller droit au but, à l’essence même de la question.
En regardant en arrière, je me vois hanté très tôt par ce désir : faire quelque chose pour un monde qui me dépasse. Pour moi, c’est là que se trouve le cœur de la question : comment améliorer un monde sur lequel je n’ai pas grande emprise?
Alors, je retourne la question : qu’est-ce qui, en moi, et finalement en nous, déclenche cet élan? Et surtout, qu’est-ce que ça veut dire, au juste, « aller mieux »?
Le marcheur et le génie
Je me souviens d’un vieux conte, universel ou presque. Un marcheur se promène sur un sentier lorsqu’un génie apparaît. Il lui offre de réaliser un seul souhait pour le monde, pour l’humanité. (Bon, je triche un peu, mais c’est pour la cause.) L’imaginaire s’emballe alors. Que choisir? Que souhaiter?
Que tout le monde soit heureux. Que la faim disparaisse. Que la misère cesse d’exister. Une paix durable. Que nous nous aimions les uns les autres.
Mais une inquiétude s’installe, comme une ombre lucide : le piège. Parce que dans ces histoires, les génies ont parfois la main sournoise.
Ils exaucent mes vœux, et les conséquences se retournent contre moi. Le « bien » devient une blessure, et le « cadeau », une chaîne. Tenté par la ruse, je lui dis : « Très bien, réalise tous mes désirs. » Mais je connais déjà sa réponse : « Non. C’est le seul souhait que je ne peux pas te concéder. »
Avec le temps, j’ai changé ma question. Je ne demande plus seulement : « Qu’est-ce que je demanderais? » Je demande : « Qui suis-je quand je demande? »
Un miroir de gêne
À force de vouloir « un monde meilleur », je me suis retrouvé face à un miroir, confronté à la différence entre mes intentions et mes résultats, entre mes luttes et leurs conséquences, entre mes bonnes raisons et les blessures infligées, entre la justice et mes justifications.
Dans ce miroir, j’ai commencé à me fixer des repères, des repères de vigilance et des évitements de facilité. Mes repères de conscience me conduisent à anticiper mes gestes, à cerner mon intention, ce que je vise, tout en sachant que toute intention porte ses angles morts, ses ignorances, ses zones non vues. Je m’allume une lumière rouge : attention à ce que tu désires.
Je dévoile mon désir de contrôle, ce que je veux imposer au réel… et parfois, sans m’en apercevoir, aux autres. J’entends une alarme : tu n’es pas le maître du monde.
Enfin, je nomme la peur, celle qui se cache derrière la meilleure de mes intentions. J’ai découvert quelque chose de dérangeant : derrière beaucoup de mes « biens », il y a une scène que je veux éviter à tout prix, une douleur que je ne veux pas revivre, une impuissance que je ne veux pas sentir.
Un signal d’alarme : tes désirs sont peut-être motivés par tes peurs.
Ensuite, vient l’engagement : éviter la facilité et embrasser la complexité.
Parce que mes actions auront des conséquences — sur moi, sur les autres, sur la société.
Suis-je prêt à en assumer la responsabilité?
Parce que les moyens ne sont jamais neutres.
Ils reflètent mes valeurs, mes croyances et ma conception du bien.
Est-ce que la fin justifie les moyens… ou est-ce que les moyens façonnent déjà la fin?
Parce que les résultats visés mènent à d’innombrables bifurcations.
Et dans chaque bifurcation, il y a une part de hasard, d’imprévu et d’imprévisible.
Suis-je prêt à prendre le risque de ne pas obtenir ce que j’attends?
Retourner la question
À ce stade de mon récit, je ressens un malaise.
Comme si j’écrivais un manuel.
Un guide de bonne conduite.
Un mode d’emploi de la vie.
Et pourtant… ce n’est ni un manuel, ni un sermon.
C’est tout ça, et rien de tout ça.
Parce que tout ce chemin m’a mené à un lieu sans repères :
l’espace de l’incertitude.
Là où je dois reconnaître qu’il n’existe pas de réponse infaillible.
Ni de procédure magique.
Ni de geste garanti.
Et j’ai compris autre chose :
la conscience n’est pas un outil pour « bien faire ».
Ce n’est pas une voie royale vers le bonheur.
C’est une manière d’habiter les possibles, les improbables et l’incertain.
Être conscient, pour moi, est devenu plutôt une quête de cohérence vivante:
entre ce que je ressens,
ce que je pense,
et ce que je fais.
Sentir sans juger : reconnaître la présence des émotions en moi.
Penser avec mes savoirs, mes souvenirs et mes valeurs, en les laissant guider mes intentions autant que possible.
Et poser un geste qui exprime cette cohérence, pour le meilleur ou pour le pire.
Ce geste et ses conséquences deviennent mon lieu d’apprentissage, où le réel m’enseigne sa complexité. L’humilité envers ce plus grand qui m’échappe et me contient, la vie, devient essentielle.
Conclusion: souhaiter autrement
Peut-être que « faire mieux » ne commence pas par changer le monde, mais par changer la qualité de celui ou celle qui agit. Rendre l’intention plus claire, le contrôle plus visible et la peur moins maîtresse.
Alors, seulement, le geste peut devenir un acte de cohérence.
Un geste qui accepte de ne pas tout maîtriser, mais qui refuse de se mentir.
Un geste qui n’attend pas la magie, mais qui assume la complexité.
Et continuer…
sans génie,
sans garantie,
mais avec présence.
Une présence qui écoute, qui ajuste, qui apprend.
Une présence qui sait que le monde ne “va pas mieux” d’un seul coup,
mais qu’il peut, parfois, cesser d’aller plus mal… par la qualité d’un seul geste posé avec justesse.

Ici, chaque parole cherche à rejoindre la source. Vos échos sont reçus avec soin, puis publiés lorsque leur souffle s’accorde à celui du lieu.