
Le 18 février 2026, le Carême et le Ramadan s’ouvrent presque simultanément, soulevant des interrogations sur l’identité, les conflits religieux et la laïcité. Dans cette réflexion j’évoque la nécessité de reconversion, non seulement spirituelle mais sociale, pour transformer les tensions en lien. La transformation collective débute par un changement de regard individuel, renforçant le lien humain.
En parcourant mon fil d’actualité Facebook, j’ai appris une nouvelle : aujourd’hui, 18 février 2026, nous vivons une convergence de calendriers — deux traditions, deux manières d’habiter le temps. Le Carême et le Ramadan s’ouvrent presque ensemble.
Cette convergence réveille en moi des strates d’histoire, de trajectoire personnelle, mais aussi des questionnements autour d’enjeux à la fois historiques et très actuels : les identités, les guerres de religion, la société laïque, les tensions interethniques, la régulation sociale.
Elle convoque en moi trois héritages issus d’un même sol moyen-oriental. Le christianisme, le judaïsme et l’islamisme. Ils se croisent dans le présent de ma vie avec la même intensité qu’ils se tissent dans le vivre-ensemble de nos sociétés, d’ici et d’ailleurs.
Je pourrais m’arrêter à la curiosité du calendrier.
Mais au fil des années, ayant traversé des révolutions sociales, des expériences institutionnelles intenses, des déplacements intérieurs profonds — exil, maladie, effondrements, reconstructions — je sens revenir une question que je ne cesse de retravailler: Comment tenir ensemble le politique, le spirituel, l’institutionnel, le social… sans les laisser se déchirer entre eux? Je pense, par exemple, à la manière dont j’ai accompagné le débat sur les accommodements raisonnables dans mes cours en formation initiale des maîtres. Je pense aussi à la façon dont cette tension traverse notre société québécoise et mondiale à travers les discours sur la laïcité, le terrorisme ou la guerre en Israël-Palestine.
La convergence des calendriers parle de temps différents, de croyances divergentes, de pratiques particulières et pourtant… elle fait surgir une thématique commune, universelle : la nécessité de la reconversion.
Non pas seulement religieuse.
Reconversion des systèmes.
Reconversion des pratiques.
Reconversion des politiques.
Reconversion du fonctionnement institutionnel.
Reconversion du lien social.
Je n’y entends pas d’abord une morale privée.
J’y entends une tentative ancienne de transformer le climat humain.
Et cette dimension ne m’est pas extérieure.
Elle traverse mon histoire — et, j’ose le croire, la nôtre.
Avant de parler de rites ou de traditions, je veux remettre l’humain au centre.
La reconversion me parle de reconnaître mes désirs, mes aspirations, mes pulsions, mes peurs, mes angoisses, ma volonté, mes rêves.
De m’assumer comme un être humain capable du meilleur comme du pire, capable de se perdre dans ses automatismes comme de se relever dans une lucidité nouvelle.
Si je mets en regard le judaïsme, le christianisme et l’islam, je n’y vois pas d’abord des dogmes. J’y vois une tentative ancienne de travailler cette matière humaine.
Ce que ces traditions cherchent à reconvertir, n’est pas seulement la croyance.
C’est le désir, le temps, la mémoire, le lien, l’identité.
Elles proposent, chacune à sa manière, une grammaire de transformation.
Elles ne suppriment pas le désir.
Elles le déplacent de la satisfaction personnelle au bien commun. Et ce déplacement provoque une harmonisation, éphémère, oui, mais agissante à long terme.
Le jeûne devient un acte concret dans un univers symbolique de désenvoûtement : sortir de l’automatisme, reprendre la main sur l’impulsion. La faim devient pédagogie : elle révèle ce qui commande en nous. On passe du besoin au sens — que ce sens soit vide, plein ou en construction.
Elles travaillent aussi le temps.
Elles interrompent le flux utilitaire.
Carême, cycle lunaire, rythmes de mémoire : le calendrier cesse d’être une simple succession de jours. Il devient un espace où le temps façonne l’humain.
Elles travaillent la mémoire.
La cendre, la poussière, le jeûne disent : je n’oublie pas.
Ni la perte.
Ni l’outrage.
Ni la fragilité.
Un temps qui invite à quitter l’oubli confortable pour une lucidité fidèle.
Elles travaillent le lien.
Le jeûne rapproche de ceux qui manquent.
La table nocturne répare.
Le geste de partage inscrit le spirituel dans le concret.
On passe de l’individu à la responsabilité relationnelle.
Et au cœur de tout cela, il y a un questionnement de l’identité.
Non pas une performance morale,
mais une vérité habitable :
se reconnaître fragile, dépendant, relié.
En revenant à ces traditions, je ne cherche pas à réhabiliter le religieux.
Je cherche à comprendre quelque chose d’humain.
Car lorsque je regarde certaines sociétés nord-occidentales aujourd’hui, je suis frappé par autre chose : les tensions ne sont plus traversées. Elles sont fixées. Elles deviennent des identités en conflit.
La polarisation devient permanente, instrumentalisée.
Le tiers disparaît.
La place autrefois occupée par le sacré — non pas le religieux, mais la fonction de médiation — reste vide.
La médiation est remplacée par l’exposition publique.
La procédure juridique se substitue au travail relationnel.
Le conflit ne circule plus.
Il stagne.
Et toute stagnation produit une toxicité.
Je ne dis pas que d’autres régions du monde seraient indemnes. Je connais trop bien ce que la violence et l’instabilité peuvent produire, ici comme ailleurs. Mais j’ai observé, notamment dans des contextes latino-américains, l’existence d’espaces informels de médiation : la famille élargie, la communauté, la paroisse, la fête, la rue.
Des espaces imparfaits, fragiles parfois, mais où le conflit est digéré socialement au lieu d’être juridiquement congelé.
Je me surprends alors à penser le climat social comme un organisme. Une société tombe malade lorsqu’elle n’a plus de lieu pour transformer la tension, lorsqu’elle ne tolère plus la complexité, lorsqu’elle absolutise les positions au lieu d’explorer la relation.
C’est ici que ces anciennes pratiques de reconversion m’interpellent à nouveau.
Le jeûne suspend l’impulsion.
La cendre reconnaît la perte.
Le repas partagé rétablit la circulation.
Ce ne sont pas seulement des gestes religieux.
Ce sont des mécanismes de détoxification symbolique.
Je ne propose pas un retour nostalgique au sacré. Encore moins un retour aux églises, aux croyances eschatologiques ou aux métaphysiques savantes. Non.
Je me pose une question anthropologique, incarnée dans notre vivre-ensemble quotidien :
De quelle manière pouvons-nous, ensemble, bâtir des dispositifs durables de médiation pour éviter que le conflit ne devienne chronique ?
Je me demande si nous n’avons pas perfectionné la gestion du pouvoir au détriment de notre savoir-vivre ensemble — et de notre connaissance de nous-mêmes.
Et si la santé globale d’un monde ne dépendait pas seulement de sa richesse ou de ses institutions, mais de sa capacité à ritualiser la tension, personnellement et socialement, à transformer le manque en lien, et la lucidité en réparation ?
Depuis longtemps, je travaille cette question — avec des tentatives parfois ratées, parfois prometteuses mais éphémères. Peu à peu, je me suis tourné vers une posture plutôt que vers des gestes isolés.
La ritualisation de la tension ne commence peut-être pas dans les grandes institutions, mais dans l’espace de mon quotidien.
Dans le rapport à moi — qui conditionne et préforme le rapport à l’autre et au monde.
Faire du geste relationnel un geste de réparation de mes propres blessures.
Élucider mes travers relationnels.
Questionner mes désirs, mes utopies, mes valeurs, mes attentes.
Reconvertir ma manière de parler aux autres.
Reconvertir ma manière de les écouter.
Suspendre un jugement hâtif.
Une parole impulsive.
Un geste irréfléchi.
Choisir de ne pas transformer une divergence en enjeu identitaire, mais en possibilité de transformation personnelle — consentie.
Je n’ai pas de solution globale à proposer.
Mais je sais que toute transformation collective commence par un déplacement individuel : une ouverture, un questionnement, une reconversion intérieure devenue geste.
Ces anciennes traditions me rappellent une chose simple :
La transformation ne commence pas par la victoire d’un camp,
mais par la conversion d’un regard.
Et si le sacré avait encore un rôle à jouer,
ce ne serait peut-être pas pour imposer une croyance,
mais pour rappeler que le lien mérite d’être protégé.

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