Chronique FLO 20 février 2026: Migration, nouvel ordre et citoyenneté au Québec

Cette chronique examine les transformations mondiales liées à la migration et souligne son rôle essentiel dans la survie économique. Elle met en lumière les défis liés aux politiques d’immigration, leur impact sur le français au Québec, et appelle à un changement de perspective pour favoriser l’inclusion. La dignité humaine doit primer sur les statuts administratifs.


Il y a quelques semaines, je vous ai parlé d’un changement de régime à l’échelle mondiale. Je vous ai dit ceci : nous ne sommes plus simplement dans une crise passagère…nous sommes dans la mise en place d’un autre mode de fonctionnement de la politique et de l’économie mondiales.

Et ce basculement affecte nos politiques nationales, nos économies. Et notre quotidien.

Aujourd’hui, je reviens à un volet très concret de ce nouveau régime : la mobilité humaine. La migration. Les demandes d’asile. Et même les structures d’accueil… de plus en plus repoussées hors des frontières.

J’avais proposé une image : celle d’un club premium. Un monde où tout le monde n’entre pas par la même porte. Et surtout… pas avec le même statut.


D’abord, un portrait mondial.

Fin 2024, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés estime à plus de 123 millions le nombre de personnes déplacées de force dans le monde. Et 2024 a été l’année la plus meurtrière jamais enregistrée sur les routes migratoires.

Ajoutons un troisième indicateur : les transferts d’argent envoyés par les migrants à leurs familles — plus de 900 milliards de dollars US l’an dernier.

Cela veut dire une chose : la migration n’est pas un accident. Elle est devenue une infrastructure mondiale de survie.

Quand on parle migration, il faut entendre : conflits, déséquilibres économiques, climat, dette, instabilité politique.


Maintenant, revenons à notre club.

Dans un club, il y a des critères.

Il y a la carte privilège : compétences recherchées. Secteurs stratégiques. Profils jugés compatibles.

Il y a les membres réguliers : statut temporaire. Permis renouvelable. Présence conditionnelle.

Et il y a les non-membres : pas la bonne file. Pas la bonne porte. Pas le bon profil.

Appliquons ici notre grille d’analyse 3C appliquée aux politiques d’immigration pour avoir un portrait plus simple et juste: Cause, Catégorisation des acteurs et Cécité ou angle mort, ce que l’on ne dit pas.

On met de l’avant la Cause : capacité d’accueil, pression sur les services publics, sécurité nationale, au Québec, défense de la langue.

On construit une Catégorisation : utile ou non, désirable ou non.  Au Québec : protecteur ou menace pour la langue.

Et on oublie de mettre en évidence la Cécité ou l’angle mort: qu’à force de statuts conditionnels, on fabrique des catégories de présence. De citoyen. Des gens qui vivent ici, travaillent ici, paient ici…mais restent longtemps en probation symbolique.


Regardons le Canada.

Au 1er octobre 2025, environ 2,85 millions de résidents non permanents — près de 7 % de la population.

Le gouvernement fédéral annonce vouloir ramener ce chiffre sous les 5 % d’ici 2027.

Donc oui, il y a une correction.

Mais pendant des années, notre économie a fonctionné avec une forte dépendance au temporaire : étudiants étrangers. Travailleurs étrangers temporaires. Permis liés à l’employeur.

Cela a permis de combler des pénuries. Mais cela a aussi créé une fragilité structurelle.

Quand le logement manque…quand les urgences débordent…quand les écoles sont pleines…

Le réflexe est de dire : “c’est l’immigration”.

Or la pression sur les services publics ne naît pas seulement du nombre. Elle vient aussi de décennies de sous-investissement. Du vieillissement accéléré. D’une urbanisation concentrée. De choix budgétaires accumulés.

La migration devient le visage visible d’un problème plus large.


Au Québec, la question est encore plus sensible.

Parce qu’ici, la langue n’est pas un simple outil. C’est une mémoire historique. Une fragilité démographique réelle. Une minorité continentale.

Donc le discours sur le déclin du français n’est pas imaginaire. Il est enraciné dans une histoire.

Mais si la langue devient uniquement un filtre identitaire, et non une architecture réelle —école forte, milieux de travail francophones, francisation solide —on risque de fabriquer une citoyenneté à deux vitesses.

Le défi est de tenir deux fidélités en même temps :

Protéger réellement le français. Et protéger les valeurs civiques d’égalité, d’équité et de droits individuels.


Alors, qu’est-ce qu’on fait, concrètement ?

Parce que la migration, ce n’est pas une statistique.

 C’est l’employé indispensable au CHSLD.

 C’est le collègue à l’usine.

 C’est le voisin.

 C’est l’ami de votre enfant.

 C’est parfois un parent intégré… mais pas encore régularisé.

Le premier geste citoyen, c’est un geste d’observation lucide : ne pas réduire la personne à son statut administratif.

Le deuxième geste, c’est un geste de questionnement complet, qui regarde l’ensemble du problème : quand on parle de pression sur les services publics, poser aussi la question des investissements, de la planification, de l’aménagement des services.

Et le troisième geste, c’est un geste de lien : refuser la scission durable entre “nous” et “eux”.

Parce que je pense qu’une société qui installe une probation symbolique permanente fragilise sa propre cohésion.


La migration est un défi réel. Mais la dignité ne devrait jamais devenir variable d’ajustement.

On ne contrôle pas les plaques tectoniques du monde. Mais on peut encore contrôler notre manière de l’habiter.

Et parfois, la véritable souveraineté commence là.


Ici, chaque parole cherche à rejoindre la source. Vos échos sont reçus avec soin, puis publiés lorsque leur souffle s’accorde à celui du lieu.