Chronique FLO du 6 mars 2026 —Quand l’histoire se répète : la guerre d’Iran dans le temps long

Un regard citoyen sur la guerre d’Iran, replacée dans le temps long des conflits et des récits qui façonnent le Moyen-Orient.

La guerre d’Iran est un conflit qui a débuté officiellement le 28 février 2026. Il s’agit d’une opération militaire conjointe américano-israélienne consistant en des frappes aériennes ciblées contre des installations iraniennes jugées stratégiques. L’Iran, de son côté, a riposté par une vague de frappes de missiles à travers le Moyen-Orient visant plusieurs bases militaires américaines dans la région. Israël a également lancé une offensive militaire sur le territoire libanais contre des infrastructures attribuées au Hezbollah.

Nous sommes aujourd’hui le 9 mars 2026, et la situation continue d’évoluer.

Mais si je suis honnête, une guerre ne commence presque jamais avec un missile.

Elle commence bien avant.

Elle commence au moment où un État considère qu’elle devient nécessaire.

C’est pourquoi la question qui m’habite n’est pas tant qui a raison, mais quelles sont les racines du conflit.

Car lorsqu’on observe le Moyen-Orient dans le temps long, une chose saute aux yeux : les crises s’y succèdent depuis des siècles. Les acteurs changent, les alliances se transforment, les technologies évoluent, mais la logique profonde semble se répéter.

Quand un scénario revient sans cesse, ce n’est plus une crise.

C’est un régime historique.

La matrice ancienne : sacraliser la violence

Les tensions au Moyen-Orient ne commencent évidemment pas avec les Croisades. La région est depuis l’Antiquité un carrefour d’empires, de routes commerciales et de civilisations.

Mais les Croisades (XIe-XIIIe siècles) constituent l’un des premiers moments où la région devient un phénomène géopolitique à grande échelle.

Pour la première fois, on voit se mettre en place :

  • une mobilisation transrégionale massive,
  • des réseaux financiers et logistiques organisés,
  • une production de récits mobilisateurs,
  • et surtout une sacralisation de la violence.

La guerre n’est plus seulement un affrontement politique.

Elle devient un devoir moral.

Ce que les Croisades laissent derrière elles n’est pas seulement une série de batailles. Elles laissent un répertoire symbolique durable : héros, trahisons, martyrs, lieux sacrés, humiliations historiques.

Un stock de mémoire que chaque époque peut réactiver.

Les empires coloniaux : la géopolitique devient ingénierie

Je fais ensuite un saut vers la période moderne, celle des grands empires coloniaux entre le XVe et le XIXe siècle.

Pendant plusieurs siècles, les puissances européennes étendent leur domination à l’échelle mondiale. La région du Moyen-Orient devient progressivement un espace stratégique dans cette expansion, notamment pour le contrôle des routes commerciales reliant l’Europe à l’Asie.

Dans cette période, une logique nouvelle s’installe : la géopolitique comme ingénierie.

Les territoires ne sont plus seulement conquis ; ils sont administrés, cartographiés, organisés selon les intérêts des puissances impériales.

Le discours qui accompagne cette expansion est lui aussi structurant.

On ne parle pas de domination.

On parle de civilisation.

On ne parle pas d’exploitation.

On parle de mission historique.

Ce langage produit une idée simple : certaines puissances seraient chargées d’apporter l’ordre à des régions supposément incapables de se gouverner seules.

Cette logique va profondément marquer les relations entre le Moyen-Orient et les puissances occidentales.

1914–1920 : la cartographie imposée

La Première Guerre mondiale constitue un moment fondateur.

On oublie souvent que cette guerre est parfois décrite comme la dernière des guerres intercoloniales. Les empires européens s’y affrontent, et l’un des résultats majeurs est l’effondrement de l’Empire ottoman.

À partir de là, le Moyen-Orient passe d’un espace impérial ancien à un territoire redessiné par les puissances victorieuses.

Les accords diplomatiques et les mandats internationaux produisent un nouveau paysage politique.

Ce découpage installe durablement plusieurs fragilités :

  • des frontières tracées sans tenir compte des continuités sociales ou culturelles,
  • des élites politiques formées sous influence étrangère,
  • et un ressentiment qui nourrit jusqu’à aujourd’hui la lecture néocoloniale de la région.

À partir de ce moment, le Moyen-Orient entre de plein pied dans la logique du capitalisme-monde industriel.

Les routes maritimes, les voies d’accès à l’Asie et bientôt le pétrole font de la région un enjeu stratégique global.

L’« international » n’est plus seulement diplomatique.

Il devient logistique.

Le nœud israélo-palestinien

La création de l’État d’Israël en 1948 transforme définitivement le paysage politique du Moyen-Orient.

La question palestinienne devient rapidement l’un des grands nœuds moraux et géopolitiques du XXe siècle.

On y retrouve tout :

  • le droit,
  • la mémoire historique,
  • la sécurité nationale,
  • l’identité religieuse,
  • et les rivalités régionales.

Ce conflit devient l’un des principaux aimants médiatiques et diplomatiques de la planète.

La guerre froide : projection de puissance

Pendant la guerre froide, le Moyen-Orient devient un espace d’affrontement indirect entre grandes puissances.

L’enjeu n’est pas seulement territorial.

Il s’agit de savoir qui influencera l’orientation politique des États de la région.

On assiste alors à :

  • des alliances militaires,
  • des ventes d’armes massives,
  • des coups d’État soutenus de l’extérieur,
  • et des rivalités par procuration.

Dans ce contexte, le pétrole devient un enjeu central.

Avec la dépendance énergétique mondiale, sécuriser l’accès aux hydrocarbures devient un objectif stratégique majeur.

La doctrine Carter, annoncée en 1980, marque un jalon clair : toute tentative de prendre le contrôle du Golfe persique sera considérée comme une menace directe aux intérêts vitaux des États-Unis.

La sécurité énergétique devient ainsi une architecture militaire permanente.

1991 : la fin du bloc socialiste

La chute de l’Union soviétique transforme profondément l’équilibre mondial.

Mais contrairement à ce qu’on aurait pu croire, la disparition du bloc socialiste ne supprime pas le besoin d’un ennemi structurant.

Elle change simplement le langage.

On passe d’un monde organisé autour de l’anticommunisme à un monde structuré par la gestion des risques.

Les nouveaux mots apparaissent :

  • États voyous,
  • prolifération nucléaire,
  • stabilité régionale,
  • sécurité des alliés.

Le fond reste cependant le même : garantir la capacité de projection militaire et sécuriser les flux économiques mondiaux.

2001 : la guerre contre le terrorisme

Les attentats du 11 septembre 2001 inaugurent une nouvelle phase.

L’ennemi n’est plus un bloc idéologique.

Il devient un réseau diffus.

La « guerre contre le terrorisme » permet :

  • d’unifier l’espace occidental autour d’une menace globale,
  • de justifier des interventions militaires prolongées,
  • et d’étendre les appareils sécuritaires internes et externes.

Mais surtout, elle déplace le centre de gravité.

On ne parle plus seulement de pétrole.

On parle de corridors, de bases militaires, de ports, de routes logistiques et de zones de projection stratégique.

L’hégémonie ne se voit plus seulement dans les discours.

Elle se matérialise dans les infrastructures militaires.

Les bases américaines au Moyen-Orient forment aujourd’hui une véritable toile stratégique : Bahreïn, Qatar, Koweït, Arabie saoudite, Jordanie, Irak, Émirats arabes unis.

Cette toile logistique devient à la fois un instrument de puissance et une cible potentielle.

La mécanique du discours de guerre

Ce qui frappe dans ces différentes périodes, c’est la constance de certains mécanismes discursifs.

La guerre est rarement présentée comme un choix.

Elle est présentée comme une nécessité.

Pour que cette nécessité soit acceptée, plusieurs leviers sont mobilisés :

  1. La peur
    On évoque un danger existentiel.
  2. La passion
    Humiliation, vengeance, fierté nationale.
  3. Le héros
    Le soldat, le protecteur, le martyr.
  4. L’abstraction
    Un langage technique qui transforme la violence en procédure.
  5. L’amnésie des coûts
    Les morts deviennent des chiffres.

On ne tue plus.

On neutralise.

On ne détruit pas.

On dégrade des capacités.

On ne fait pas souffrir.

On stabilise.

Plus le discours est propre, plus le réel est sale.

Le Moyen-Orient comme laboratoire du système mondial

Si l’on regarde la période 1914–2026 dans son ensemble, une structure apparaît.

Le Moyen-Orient devient le lieu où l’hégémonie nord-occidentale consolide le système mondial par trois opérations récurrentes :

  1. Cartographier et encadrer
    (mandats, alliances, sanctions, frontières)
  2. Sécuriser les conditions matérielles du système
    (énergie, puis flux logistiques et corridors)
  3. Produire une légitimation
    (civilisation, anticommunisme, lutte contre le terrorisme)

La religion n’est pas toujours la cause principale des conflits.

Mais elle agit souvent comme un amplificateur symbolique.

Elle transforme certaines décisions politiques en récits sacrés.

Et ce qui devient sacré devient plus difficile à négocier.

Le nouvel ordre : l’exception comme routine

Nous sommes peut-être aujourd’hui dans une nouvelle phase.

Le nouvel ordre mondial ne se caractérise pas seulement par des événements spectaculaires.

Il se caractérise par une routine de l’exception.

L’urgence devient permanente.

La sécurité devient un climat.

Dans ce régime, une puissance ou une alliance peut se retrouver à la fois :

  • juge,
  • jury,
  • et bourreau.

La loi internationale devient parfois décor.

Les valeurs deviennent des instruments.

Les institutions deviennent des communiqués.

La dimension humaine

Mais au-delà de la géopolitique, il reste une question plus simple.

La guerre agit aussi comme un anesthésiant.

Elle remplace les visages par des catégories.

Les ruines par des objectifs.

Les morts par des statistiques.

Une chose est un régime.

Une autre est un peuple.

Or la guerre moderne fonctionne souvent par fusion rhétorique.

On critique un régime… et la suspicion glisse vers un peuple entier.

On vise des dirigeants… et les civils deviennent des dommages acceptables.

La guerre gagne d’abord quand elle réussit à confondre un régime avec un peuple.

Le rôle du citoyen

Face à cela, le réflexe le plus répandu est de dire :

« Nous n’avons pas le choix. »

Comme si la guerre appartenait aux États et la conscience aux individus.

Pourtant, aucune guerre ne dure sans un minimum de consentement social.

Par enthousiasme.

Par peur.

Par tribu.

Ou par résignation.

Le citoyen ne décide pas toujours du déclenchement des guerres.

Mais il peut alimenter — ou retirer — ce consentement minimal qui les rend politiquement viables.

L’histoire est têtue.

Les guerres se terminent souvent lorsque le récit se fissure.

Lorsque le coût humain devient insoutenable.

Lorsque la société ne veut plus porter la facture morale.

La conscience active n’est pas un bouton.

C’est une force lente.

Celle qui refuse l’anesthésie.

Une question qui reste ouverte

La guerre d’Iran s’inscrit dans ce long cycle historique.

Mais elle pose aussi une question qui dépasse ce conflit particulier.

Dans nos démocraties, nous avons l’habitude de penser le pouvoir à travers deux pôles : les citoyens et les institutions politiques.

Mais l’histoire récente nous montre qu’un troisième pouvoir agit constamment dans l’ombre : le pouvoir économique et stratégique global.

Et c’est peut-être là que se dessine une autre fracture, plus discrète mais tout aussi déterminante.

Comment une démocratie fonctionne-t-elle lorsque trois pouvoirs coexistent, mais que seulement deux sont visibles dans les institutions ?

C’est peut-être la question de notre époque.

Et c’est celle que je voudrais explorer dans la prochaine chronique.


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