Chronique du 13 février 2026. Quand être ensemble devient un geste citoyen

À propos des événements de Tumbler Ridge, en Colombie Britannique. Une réflexion dans le recueillement, la tristesse et l’espérance.


Cette semaine, comme beaucoup d’entre nous, j’ai été frappé par la tragédie de Tumbler Ridge. Quand un événement comme celui-là survient, je ressens une onde de choc. Puis une douleur . Une tristesse profonde. Je laisse alors s’installer un silence de recueillement.

Mais très vite, ce silence est brisé par des mots qui arrivent qualifiant l’évènement d’odieux, d’incompréhensible, de monstrueux.

Bien sûr, rien ne justifie ces gestes et ces mots sont peut-être un cri de l’âme.

Ils décrivent la souffrance réelle des victimes. Ils nous rappellent que les survivants et survivantes porteront douleur et souffrance toute leur vie. Et qu’une communauté entière en restera marquée.

Mais cette fois-ci, il y a une voix qui m’a particulièrement touché. Celle de Nathalie Provost, survivante de Polytechnique. Elle a déclaré, sur plusieurs médias, se sentir inquiète devant un monde devenu plus difficile, plus fragile…  et nous rappelait que nous ne connaissons jamais toute l’histoire derrière un tel geste.

Je n’ai pas entendu dans ces mots la recherche d’une excuse, mais un appel à élargir notre regard.

Je me suis rappelé que dans notre région aussi, nous avons vécu un évènement similaire :

Amqui, mars 2023. Un homme percute volontairement des piétons avec son véhicule.

Bilan : trois morts. Des blessés. Des familles marquées à jamais. Une ville figée…  portera longtemps les cicatrices.

Là aussi, les mots sont venus rapidement : geste prémédité, odieux, incompréhensible.

Mais je me rappelle aussi qu’il y a eu d’autres voix. Certains chroniqueurs et certains articles suggéraient de regarder aussi d’autres réalités : la précarité financière, la perte d’emploi, les troubles psychiques diagnostiqués, l’isolement. Et sur un des articles, cette phrase dérangeante : il pouvait fonctionner normalement. Rien ne pouvait anticiper son geste.

Ce constat est troublant. Il me rappelle que la frontière entre “normal” et “monstrueux” n’est peut-être pas aussi simple que j’aimerais le croire.

Je me dis alors, oui, la condamnation est nécessaire. Elle affirme la valeur de la vie. Elle protège la société. Elle sert d’apaisement de la douleur et de la souffrance.

Mais devant toutes ces autres voix qui nous invitent à voir plus loin, je me dis que si la condamnation devient notre seule réponse, elle nous évite peut-être de poser d’autres questions. Par exemple :

Qu’est-ce qui, dans notre société, provoque que certaines personnes glissent vers l’isolement ?

Qu’est-ce qui, dans nos communautés, fragilise au point que la détresse ne trouve plus de consolation et d’aide ?

Après chaque tragédie, le débat public met l’accent sur la sécurité :

Plus de contrôle, plus de surveillance, plus de sévérité, plus de lois.

Mais il est plus rare d’entendre un débat aussi ferme sur la solitude, sur la précarité, sur les filets humains nécessaires à notre vivre-ensemble.

Et je me demande, sans prétendre détenir une réponse simple, si nous ne sous-estimons pas la force du lien.

Je sais, le lien ne prévient pas tout. Il ne remplace pas les institutions. Il ne supprime pas le tragique.

Pourtant, je sais qu’il crée un climat. Un climat où nous sommes vus dans notre singularité ou bien un climat où nous nous sentons ignorés.

C’est là que je reviens au titre de la chronique d’aujourd’hui :

Être ensemble, généralement, peut être réduit à des gestes considérés banals : se croiser dans l’épicerie, dans les rues, se parler, se dire bonjour, s’arrêter à quelques échanges polis.

Mais je crois que dans un contexte où l’isolement progresse, où la précarité fragilise, où la détresse psychique peut rester invisible, être en relation devient aussi un choix conscient.

Pas pour remplacer les politiques publiques ni les institutions de santé, pas non plus pour tout résoudre. Mais pour maintenir un tissu social, un filet humain. Peut-être imparfait et discret, à notre propre image, mais aussi portant la conscience qu’un lien plus attentif, plus à l’écoute peut faire une différence. Je ne dis pas que cela pourrait empêcher des évènements comme ceux de Tumbler Ridge, d’Amqui ou de la Polytechnique. Je dis simplement que la culture du lien fait aussi partie de la culture citoyenne.

Et que, dans un monde qui nous fragmente facilement, qui a tendance à briser ces liens par l’indifférence, par le chacun pour soi, choisir de rester ensemble, nourrir le lien, même par des gestes qui peuvent sembler banals… peut faire une différence.

Certes, ces gestes n’effacent pas le tragique, mais ils expriment un refus de laisser la détresse, sous toutes ses formes, devenir invisible ou silencieuse.

Je dis simplement que la culture du lien fait aussi partie de la culture citoyenne…Et que… tenir ce lien… c’est déjà une manière d’habiter la citoyenneté.


5 réponses à « Chronique du 13 février 2026. Quand être ensemble devient un geste citoyen »

  1. Bien dit Luis! Durant mes trente ans de travail social en psychiatrie, la souffrance la plus fréquente que je rencontrais chez les personnes que j’accompagnais était le sentiment de non-appartenance, le rejet social, la marginalisation. L’isolement. Merci de nous rappeler que nous sommes humains « ensemble » quelque soit nos différences. De fuir ou d’exclure ce qui nous parait étranger, ou ce que l’on a du mal à comprendre, c’est se couper d’une part de notre humanité.

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    1. Merci pour ta lecture ancrée dans tes sensibilités, dans tes pratiques. Je reconnais en toi cette femme qui travaille activement pour le vivre ensemble dans tes implications sociales et quotidiennes.

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  2. Avatar de MarieRenée Tremblay
    MarieRenée Tremblay

    Merci Luis.

    Il est à la fois juste et profondément enrichissant de me projeter dans ce lien simple et authentique qui peut naître à chaque rencontre, aussi brève soit-elle.

    Cet événement réveille en moi une question essentielle : quelle place accordons-nous réellement à nos émotions — notamment à la colère ? Avons-nous appris à la nommer, à la comprendre, à l’habiter sans qu’elle déborde ?

    La colère est une émotion vive, ardente, mais profondément légitime : elle signale une limite franchie, un besoin vital non reconnu. Lorsqu’elle peut être exprimée avec respect, elle devient une voie d’élargissement de la relation à soi et à l’autre, et peut contribuer à un mieux-vivre ensemble.

    Mais lorsqu’elle n’est ni reconnue ni accompagnée, elle se transforme en impuissance … et l’impuissance peut parfois dériver vers la destruction.

    Quelle tristesse de constater que certains « jeunes » êtres humains se retrouvent à un tel point de rupture qu’ils croient ne pouvoir se faire entendre qu’en prenant des vies, dans un élan où la souffrance déborde toute capacité de contenance.

    Et si notre responsabilité commençait là : apprendre à

    créer des espaces où les émotions peuvent être dites, accueillies et transformées avant qu’elles ne deviennent fracture irréparable ? Apprendre à apprivoiser la colère, à lui donner une forme qui respecte la vie, est peut-être l’un des apprentissages les plus essentiels à transmettre.

    Que cette tragédie nous rappelle l’importance du lien et de l’écoute.

    Je pense avec recueillement à ces vies qui ont été prises ou profondément bouleversées. Puissent les personnes touchées trouver l’accompagnement et le soutien nécessaires pour transformer cette épreuve en chemin de reconstruction plutôt qu’en nouvelle blessure.

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    1. Merci pour ton commentaire, Marie-Renée. Oui, parfois il y a un petit délai de mise à jour du système mais il fonctionne bien. Oui, la colère… cette émotion que, contrairement à la définition généralement acceptée, je considère comme une « émotion seconde », elle trouve racine d’abord dans les peurs, les blessures anciennes, le réflexe d’auto-protection. Et je ne partage pas qu’elle soit la seule responsabilité de l’individu, il y a une composante relationnelle qui aide non seulement à la réguler mais aussi à élucider ces sources. De là que je partage entièrement ta réflexion « apprendre à créer des espaces où les émotions peuvent être dites, accueillies et transformées… » tu pointes à cette responsabilité partagée qui ne repose pas seulement sur les individus. Merci encore.

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  3. Avatar de scentedkitty468ec3fe0c
    scentedkitty468ec3fe0c

    Bonjour Luis_Lago,

    Voici mon commentaire à cette chronique du 13 février … je ne sais pas si il apparaît sur ton blog car je ne le vois pas … peut-être y a-t-il un délai de mise à jour! Et … Merci d’écrire!

    Merci Luis. Il est à la fois juste et profondément enrichissant de me projeter dans ce lien simple et authentique qui peut naître à chaque rencontre, aussi brève soit-elle. Cet événement réveille en moi une question essentielle : quelle place accordons-nous réellement à nos émotions — notamment à la colère ? Avons-nous appris à la nommer, à la comprendre, à l’habiter sans qu’elle déborde ? La colère est une émotion vive, ardente, mais profondément légitime : elle signale une limite franchie, un besoin vital non reconnu. Lorsqu’elle peut être exprimée avec respect, elle devient une voie d’élargissement de la relation à soi et à l’autre, et peut contribuer à un mieux-vivre ensemble. Mais lorsqu’elle n’est ni reconnue ni accompagnée, elle se transforme en impuissance … et l’impuissance peut parfois dériver vers la destruction. Quelle tristesse de constater que certains « jeunes » êtres humains se retrouvent à un tel point de rupture qu’ils croient ne pouvoir se faire entendre qu’en prenant des vies, dans un élan où la souffrance déborde toute capacité de contenance. Et si notre responsabilité commençait là : apprendre à créer des espaces où les émotions peuvent être dites, accueillies et transformées avant qu’elles ne deviennent fracture irréparable ? Apprendre à apprivoiser la colère, à lui donner une forme qui respecte la vie, est peut-être l’un des apprentissages les plus essentiels à transmettre. Que cette tragédie nous rappelle l’importance du lien et de l’écoute. Je pense avec recueillement à ces vies qui ont été prises ou profondément bouleversées. Puissent les personnes touchées trouver l’accompagnement et le soutien nécessaires pour transformer cette épreuve en chemin de reconstruction plutôt qu’en nouvelle blessure. Marie-Renée Tremblay

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