Chronique FLO du 8 mai 2026 -La géopolitique des marges : points chauds et espaces périphériques

Depuis plusieurs mois, dans cette chronique, nous avons essayé de lire l’actualité mondiale à travers une grille d’analyse que nous avons appelée le « nouvel ordre ».

Une manière de regarder comment les tensions géopolitiques, économiques et technologiques redessinent progressivement le monde.

Nous avons parlé des grandes puissances, des blocs, des guerres visibles, des rivalités commerciales, des transformations de l’économie mondiale.

Pour cette dernière chronique de la saison, j’aimerais aborder avec vous une autre dimension de ce « nouvel ordre » que j’appellerai: « la géopolitique des marges ».

Il existe des régions du monde situées un peu aux marges de la dynamique globale où les principaux acteurs ne sont ni les grandes puissances ni celles que nous appelons aussi les « puissances moyennes », même si celles-ci restent présentes dans une sorte d’invisibilité discrète et silencieuse.


Introduction

Le concept de « points chauds » désigne les régions du globe où les tensions atteignent un niveau extrême.

Mais ces tensions ne se situent pas toujours là où l’on regarde. Je les appellerais des espaces périphériques ou de la marge.

Il ne s’agit pas uniquement de foyers isolés. Au contraire, ces espaces périphériques se situent souvent dans des zones de contact, là où les grandes puissances et les dynamiques globales redessinent les équilibres géopolitiques.

  • Les conflits y prennent souvent la forme de guerres classiques, qui s’inscrivent dans la durée.
  • On observe une réactivation de la logique des blocs, créant de nouveaux clivages sur la scène internationale.
  • Ces situations engendrent des coûts durables, qu’ils soient militaires, énergétiques ou politiques.

Ce que cela met en lumière :

  • Le retour de l’influence territoriale comme facteur clé de la géopolitique contemporaine.
  • La fin de l’illusion d’un ordre mondial stable, révélant la fragilité des équilibres internationaux.
  • La marginalisation de certaines zones, effondrées ou oubliées, qui demeurent hors du regard et de l’action des grandes puissances.

Les deux ensembles d’études de cas présentés dans ce texte ne correspondent pas exactement aux mêmes formes de marginalité. Certains espaces demeurent visibles parce qu’ils concentrent des conflits, des ressources ou des flux stratégiques. D’autres, au contraire, glissent lentement vers une forme d’invisibilité, non parce qu’ils disparaissent du monde, mais parce qu’ils disparaissent progressivement du regard.


Étude de cas (1)

Soudan

Le conflit actuel au Soudan a éclaté en avril 2023, opposant les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, aux Forces de soutien rapide (FSR), une puissante organisation paramilitaire dirigée par Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ».

Cette guerre trouve ses origines dans les luttes de pouvoir qui ont suivi la chute du président Omar el-Béchir en 2019, après près de trente ans de régime autoritaire. La transition politique qui devait mener à un pouvoir civil s’est progressivement effondrée, jusqu’à déboucher sur un affrontement ouvert entre les deux principales forces armées du pays.

Le conflit a provoqué l’une des plus importantes crises humanitaires actuelles : des millions de déplacés, une famine dans certaines régions et une destruction massive des infrastructures civiles. Malgré cette ampleur, la guerre bénéficie d’une attention internationale limitée et intermittente.

Rôle dans le système : zone d’effondrement tolérée par le système international. Dans la logique du « nouvel ordre », ces espaces deviennent des marges où les coûts humains et politiques peuvent s’accumuler sans provoquer de mobilisation durable des grandes puissances.


République démocratique du Congo (Est)

Le conflit dans l’est de la République démocratique du Congo s’inscrit dans une dynamique régionale complexe, héritée notamment des guerres qui ont suivi le génocide rwandais de 1994.

Plusieurs groupes armés opèrent dans cette région riche en ressources minières stratégiques, notamment le coltan, le cobalt et l’or. Parmi eux, le groupe rebelle M23 occupe une place importante depuis sa récente réapparition. Kinshasa accuse régulièrement le Rwanda de soutenir ce mouvement, une accusation que Kigali conteste ou nuance.

Le conflit implique également :

  • Les Forces armées de la RDC (FARDC),
  • des milices locales d’autodéfense,
  • des groupes armés étrangers,
  • Ainsi que des acteurs internationaux, notamment la mission de l’ONU (MONUSCO), présente depuis plus de vingt ans.

À cette dimension militaire s’ajoute une dimension économique majeure : le contrôle des ressources minières et des routes commerciales constitue un enjeu central du conflit. Cette situation contribue à maintenir une instabilité chronique dans une région pourtant essentielle aux chaînes technologiques mondiales.

Rôle dans le système : zone extractive sous instabilité contrôlée. Cette dynamique illustre une forme d’intégration périphérique au système mondial : la région demeure essentielle aux chaînes technologiques globales, tout en restant marginalisée sur le plan politique et humain.


Afghanistan

L’Afghanistan occupe depuis plusieurs décennies une position stratégique au sein des rivalités internationales.

Dans les années 1980, l’Union soviétique intervient militairement pour soutenir un régime allié confronté à une insurrection armée. Cette guerre devient rapidement un terrain majeur de la guerre froide, les États-Unis soutenant indirectement les groupes moudjahidines opposés à l’occupation soviétique.

Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et leurs alliés interviennent à leur tour pour renverser le régime taliban, accusé d’héberger Al-Qaïda. Cette présence militaire occidentale se prolongera pendant près de vingt ans.

Le retrait américain de 2021 entraîne un retour rapide des talibans au pouvoir et marque l’effondrement du gouvernement soutenu par les puissances occidentales.

L’Afghanistan illustre ainsi une forme de marginalisation paradoxale : un territoire longtemps considéré comme stratégique, puis progressivement abandonné après des décennies d’investissements militaires et politiques massifs.

Rôle dans le système : zone abandonnée après un surinvestissement. L’Afghanistan révèle ainsi comment certains territoires peuvent passer du statut d’espace stratégique majeur à celui de marge contenue, une fois les intérêts géopolitiques redéployés ailleurs.


Libye

Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye demeure profondément fragmentée entre gouvernements rivaux, milices armées et zones d’influence concurrentes.

Le pays est devenu l’un des principaux points de transit migratoire entre l’Afrique et l’Europe. Des migrants originaires d’Afrique subsaharienne — notamment du Soudan, du Niger, du Tchad ou de l’Érythrée — traversent la Libye dans l’espoir de rejoindre les côtes européennes, principalement l’Italie.

Des centaines de milliers de personnes transitent chaque année par cette route migratoire, dans des conditions souvent extrêmement précaires.

Afin de limiter les arrivées sur le territoire européen, plusieurs politiques de coopération ont été mises en place entre l’Union européenne et les autorités libyennes, notamment par le financement et l’entraînement des garde-côtes libyens.

Cette stratégie a contribué à transformer la Libye en un espace de filtrage migratoire, où de nombreux migrants sont interceptés puis placés dans des centres de détention régulièrement dénoncés par les organisations humanitaires pour leurs conditions de vie et les violations des droits humains.

Rôle dans le système : zone de filtrage et de rétention humaine. Dans le cadre du « nouvel ordre », ces espaces deviennent des zones tampons chargées d’absorber les flux migratoires et les déséquilibres régionaux à distance des centres occidentaux.


Vers une lecture plus fine : les marges silencieuses du système

Si certaines marges se manifestent par des conflits visibles, d’autres se distinguent par leur discrétion. Elles ne disparaissent pas du monde, mais du regard.

Leur réalité ne se traduit ni par une intensité médiatique constante, ni par une centralité stratégique évidente. Pourtant, elles révèlent une autre dimension du système international : celle des tensions diffuses, des équilibres fragiles et des dynamiques d’usure.

Ces marges ne sont pas en dehors du monde. Elles y sont intégrées autrement.

Elles prennent des formes différentes :

  • Des sociétés où l’État s’effondre sans susciter de mobilisation internationale durable.
  • Des économies qui se dégradent lentement, sans rupture spectaculaire.
  • Des régions où l’instabilité devient chronique, au point de se normaliser.

Étude de cas (2)

Haïti

Haïti incarne une forme d’effondrement prolongé. L’État y est profondément affaibli, et le contrôle du territoire est en grande partie fragmenté entre des acteurs non étatiques. La violence, bien que constante, ne constitue plus un événement en soi, mais un arrière-plan.

Depuis la chute du régime des Duvalier en 1986, Haïti traverse une succession de transitions politiques inachevées, marquées par des interventions internationales répétées et une instabilité institutionnelle persistante. Les tentatives de reconstruction de l’État n’ont jamais permis de rétablir une autorité durable.

Cette trajectoire historique éclaire la situation actuelle : un affaiblissement progressif du pouvoir politique, jusqu’à la fragmentation du territoire et à l’incapacité d’assurer les fonctions essentielles. L’effondrement contemporain ne constitue pas une rupture soudaine, mais l’aboutissement d’un long processus de désagrégation.

La situation haïtienne demeure connue, mais elle ne suscite plus de réaction proportionnelle à son intensité. Elle semble s’être installée dans une forme de permanence.

Rôle dans le système : zone d’effondrement normalisée, où la crise cesse d’être un événement pour devenir un état. Cette permanence de la crise illustre la manière dont certaines marges finissent par être intégrées au paysage mondial, non pas comme des urgences à résoudre, mais comme des déséquilibres durables à contenir.


Cuba

À l’inverse, Cuba ne connaît pas de rupture brutale, mais une tension lente et continue. La stabilité politique y est maintenue, tandis que les conditions économiques et sociales se détériorent progressivement.

Depuis la révolution de 1959, Cuba s’inscrit dans une trajectoire singulière, marquée par la centralisation du pouvoir politique et par une opposition durable aux États-Unis, notamment à travers l’embargo économique. À la fin de l’Union soviétique, qui soutenait largement son économie, l’île a dû s’adapter à un contexte international moins favorable, sans transformer en profondeur son modèle.

Les difficultés actuelles — pénuries, crise énergétique, exode migratoire — prolongent cette histoire. Elles traduisent une tension entre un système politique stable et des contraintes économiques croissantes, qui s’expriment aujourd’hui sous la forme d’une usure silencieuse.

La vie quotidienne — marquée par les pénuries, les coupures d’électricité et les départs — s’inscrit dans cette dynamique. Peu spectaculaire, elle échappe largement à l’attention internationale.

Rôle dans le système : espace d’érosion lente, marqué par une marginalisation progressive et silencieuse. Cuba illustre ainsi la situation de territoires partiellement exclus des grands circuits économiques mondiaux, mais toujours contraints par les logiques géopolitiques héritées de la guerre froide.


L’Alliance des États du Sahel

Devenue officiellement la Confédération des États du Sahel en juillet 2024, elle est une union politico-militaire regroupant le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Signée le 16 septembre 2023, cette alliance vise à mettre en place une défense collective et à renforcer la coopération économique face aux menaces terroristes, dans un contexte de tensions avec la CEDEAO. [1, 2, 3, 4] Créée à Niamey sous la forme d’un pacte de défense (Charte du Liptako-Gourma), elle poursuit des objectifs de défense mutuelle contre le terrorisme, d’affirmation de la souveraineté, de développement endogène et d’intégration économique. Cette trajectoire s’inscrit dans un contexte politique marqué par la prise de pouvoir de juntes militaires à la suite de coups d’État au Mali (2020), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023).

Le Sahel, en tant que région plus vaste, présente une configuration différente, marquée par l’imbrication de plusieurs crises : sécuritaire, climatique et économique. L’instabilité y est diffuse, souvent éloignée des centres urbains, et difficile à saisir dans sa globalité.

Depuis les indépendances des années 1960, les États du Sahel évoluent dans un contexte de fragilité structurelle, hérité en partie des découpages coloniaux et de la faiblesse des institutions étatiques. Les décennies suivantes ont été marquées par des cycles de crises politiques, de coups d’État et de dépendance économique.

À cela s’ajoutent, plus récemment, les effets du changement climatique et l’expansion de groupes armés dans des zones peu contrôlées. La situation actuelle s’inscrit dans cette continuité : une accumulation de tensions qui, sans toujours produire des ruptures spectaculaires, maintient la région dans une instabilité diffuse et durable.

Malgré la présence d’acteurs internationaux et régionaux, la situation demeure fragmentée, et les réponses apportées peinent à produire des effets durables.

Rôle dans le système : zone de recomposition instable, où les tensions s’accumulent sans trouver de résolution structurante. Le Sahel devient ainsi un espace où se croisent les effets du changement climatique, des héritages coloniaux, des rivalités géopolitiques et du repositionnement des puissances dans le contexte du « nouvel ordre ».


Une géographie du visible et de l’invisible

Ces trois situations illustrent des formes distinctes de marginalité :

  • L’effondrement devenu ordinaire
  • L’usure silencieuse
  • L’instabilité diffuse

Elles ne relèvent pas uniquement d’un manque d’attention. Elles traduisent aussi une difficulté à intégrer ces réalités dans les cadres d’analyse dominants, souvent centrés sur les événements spectaculaires ou les enjeux stratégiques immédiats.


Conséquences analytiques : la structuration du monde par les marges

Le monde s’organise autour de puissances dominantes qui structurent ses dynamiques.

Mais il repose aussi sur des zones marginalisées, contenues ou fragilisées, qui contribuent, souvent en silence, à l’équilibre global.

On distingue ainsi une géographie moins visible du système international. Celle-ci n’est pas uniquement constituée de centres de pouvoir, mais aussi d’espaces où ce pouvoir s’exerce autrement : de manière fragmentée, atténuée ou indirecte.

Loin d’être de simples anomalies, ces marges participent pleinement au fonctionnement du monde contemporain. Certaines absorbent les coûts humains, politiques ou migratoires liés aux grands déséquilibres internationaux. D’autres demeurent essentielles à des logiques économiques, sécuritaires ou géopolitiques qui les dépassent largement.

Ces réalités ne disparaissent pas du monde.

Elles disparaissent progressivement du regard.

Et peut-être que cela nous dit quelque chose d’important sur la manière dont fonctionne aujourd’hui le système international.

Parce que le monde ne se divise peut-être pas seulement entre ce qui est important… et ce qui ne l’est pas.

Peut-être qu’il se divise aussi entre ce que nous regardons encore…

Et ce que nous avons appris à ne plus vraiment voir.


Ici, chaque parole cherche à rejoindre la source. Vos échos sont reçus avec soin, puis publiés lorsque leur souffle s’accorde à celui du lieu.