Cuba : Le procès d’une République

Dans une salle d’hôpital transformée en tribunal, un jeune avocat comparaît devant ses juges.

Quelques semaines plus tôt, l’attaque de la caserne Moncada a échoué.

Tout semble joué d’avance.

Pourtant, au fil de son plaidoyer, quelque chose d’étrange se produit : les accusés deviennent accusateurs. Et peu à peu, c’est toute une République qui se retrouve sur le banc des accusés.

Ce deuxième fragment consacré à Cuba ne raconte pas seulement l’histoire de Fidel Castro ou de l’attaque du Moncada. Il remonte les fils d’une question plus ancienne : celle d’une indépendance demeurée inachevée, d’une Constitution suspendue, d’une souveraineté fragilisée et d’une promesse collective qui peine à trouver sa forme.

De José Martí à Batista, de la Constitution de 1940 au procès de 1953, c’est une traversée au cœur des tensions qui ont façonné la Cuba moderne.


Au cours du procès, les rôles se sont inversés : ceux qui allaient porter des accusations ont été mis en accusation et les accusés sont devenus accusateurs. (Fidel Castro. L’Histoire m’acquittera).

L’écho de l’histoire

Dans une salle d’hôpital transformée en tribunal, un jeune avocat se tient devant ses juges. Quelques semaines plus tôt, l’assaut contre la caserne Moncada s’est soldé par un échec. Des dizaines de jeunes y ont perdu la vie; d’autres ont été jetés en prison. Le régime croit n’avoir à juger que quelques insurgés coupables d’avoir défié l’État.

Tout paraît joué d’avance.

Pourtant, à mesure que l’audience avance, un renversement inattendu s’opère : les accusés deviennent accusateurs. C’est la République cubaine elle-même qui, peu à peu, se retrouve sur le banc des accusés. Et celui qui retourne ainsi l’accusation est un jeune avocat ayant pris part à l’assaut avec d’autres révolutionnaires : Fidel Castro.

Son plaidoyer révèle le cœur même de la crise cubaine : il y dénonce quatre grandes injustices et, en contrepoint, en dessine les réformes qu’il estime nécessaires.

Il parle d’une terre qui ne nourrit pas toujours ceux qui la travaillent.

D’une économie qui exporte ses richesses tout en important une partie de ce qu’elle consomme.

De familles dont le logement demeure précaire.

D’écoles, d’hôpitaux et d’emplois qui ne parviennent pas à tous ceux qui en auraient besoin.

Fidel Castro n’est pas encore le chef de la révolution, ni la figure historique qui divisera plus tard le monde. Il parle depuis une cellule, sous l’œil des soldats, face à des magistrats qui ne s’attendent qu’à entendre une simple défense. Or ce qu’il prononce n’a rien d’une défense : c’est l’inventaire des fractures à ciel ouvert d’un pays.

C’est un acte d’accusation lancé contre son temps et, peut-être sans qu’il en mesure encore toute la portée, une brèche ouverte sur un demi-siècle d’histoire cubaine.

Pour comprendre ce procès, il faut remonter bien au-delà de Moncada. Bien au-delà de Batista. Il faut revenir à une république née libre, mais demeurée sous surveillance.

Une indépendance sous surveillance

Martí était l’auteur intellectuel du 26 Juillet. (Fidel Castro, L’Histoire m’acquittera).
 

José Martí n’a pas vécu assez longtemps pour voir naître la République cubaine. Pourtant, sa pensée irrigue toute cette période. Il avait compris que l’indépendance ne se réduit pas au départ d’un empire : elle exige qu’un peuple devienne véritablement maître de son destin. Derrière l’élan de la libération se dessinait déjà une autre inquiétude : quitter une tutelle pour tomber sous une autre. Cette question hantera Cuba bien après sa mort.

Les décennies qui suivent l’indépendance voient s’imposer une transformation plus discrète, mais peut-être plus profonde encore. Les empires changent alors de visage : le vieux modèle colonial reposait sur l’occupation directe, l’administration du territoire, les gouverneurs et les garnisons.

Une autre logique s’installe. Désormais, les capitaux franchissent les frontières plus vite que les armées. Les compagnies investissent, les banques financent, les infrastructures se développent, les marchés s’organisent. Le sucre circule; les profits aussi.

Cuba devient l’un des laboratoires de cette nouvelle époque.

Des compagnies américaines achètent des milliers d’hectares de terres agricoles. Des centrales sucrières passent sous le contrôle étranger. Les chemins de fer relient les plantations aux ports d’exportation. Les investissements affluent. Peu à peu, une part croissante de l’économie cubaine s’intègre au marché nord-américain.

Les centres de décision se déplacent. Il ne s’agit plus tout à fait du colonialisme classique, mais d’une forme de dépendance où l’autorité ne s’exerce pas toujours sur place.

Personne n’administre directement l’île depuis Washington. Pourtant, dans plusieurs secteurs, les décisions cruciales se prennent ailleurs.

Le sucre continue de façonner le destin cubain, encore et toujours, comme si l’île restait assignée à un rôle économique hérité du monde des plantations.

Une république existe, mais une part essentielle de son avenir répond à des intérêts qui la dépassent largement.

Une constitution suspendue

Je soutiens que la Constitution de 1940 est toujours en vigueur. (Fidel Castro, L’Histoire m’acquittera).
 

L’Espagne avait certes quitté l’île, mais l’indépendance cubaine demeurait fragile.

Après l’indépendance de 1902, Cuba entre dans le XXe siècle avec une souveraineté fragile et une économie fortement dépendante du sucre et des capitaux américains. Durant plusieurs décennies, la prospérité de certains secteurs a masqué les inégalités sociales, la concentration des richesses et l’emprise croissante des intérêts étrangers.

La crise de 1929 met brutalement ces fragilités en lumière et accélère la chute du régime autoritaire de Gerardo Machado, renversé en 1933. S’ouvre alors une période de profondes mutations, au cours de laquelle étudiants, syndicats, intellectuels et militaires cherchent à redéfinir l’avenir du pays.

De cette effervescence naît la Constitution de 1940, l’une des plus progressistes des Amériques, porteuse de promesses de justice sociale, de souveraineté nationale et de réforme économique.

C’est en son nom que les jeunes ayant mené l’attaque de la caserne Moncada, 123 militants pour la plupart issus des jeunesses du parti orthodoxe, inscrivent leur action contre le régime de Fulgencio Batista. Devenu plus tard le Mouvement du 26 Juillet (M-26-7), ce groupe se présente comme l’héritier d’une promesse constitutionnelle restée inachevée. Lorsque Batista reprend le pouvoir par un coup d’État en 1952 et suspend la Constitution, une génération entière a le sentiment de voir se refermer une promesse collective jamais tenue.

Même si le drapeau cubain flotte sur la République, la souveraineté demeure incomplète. Quelque chose continue d’entraver l’accomplissement du rêve indépendantiste, comme si l’île avait quitté une dépendance pour entrer dans une autre.

Derrière les lumières de La Havane

Le problème de la terre, le problème de l’industrialisation, le problème du logement, le problème du chômage, le problème de l’éducation et le problème de la santé du peuple… (Fidel Castro, L’Histoire m’acquittera).

La Havane brille. Les grands hôtels accueillent les visiteurs américains, les cabarets animent les nuits tropicales et les casinos attirent des fortunes, des célébrités et des investisseurs.

Les automobiles américaines longent le Malecón, tandis que certains journaux étrangers présentent Cuba comme l’un des pays les plus prospères d’Amérique latine.

Cette prospérité est réelle, mais elle reste très inégalement répartie.

À quelques centaines de kilomètres des grands hôtels, des travailleurs agricoles vivent au rythme des récoltes de canne à sucre. Lorsque les moulins ferment, le chômage réapparaît. Dans de nombreuses régions rurales, l’accès à l’éducation, aux soins et aux infrastructures demeure limité.

Deux Cuba semblent alors coexister.

L’une se tourne vers les investissements, les marchés internationaux et la modernité urbaine; l’autre demeure prise dans les cycles du sucre, la pauvreté rurale et les promesses inachevées du développement.

Cette fracture traverse peu à peu toute la société et se retrouve au cœur du discours du jeune avocat devant ses juges.

Une génération regarde l’île autrement

Cuba devait être un rempart de liberté et non un maillon honteux du despotisme. (Fidel Castro, L’Histoire m’acquittera).

Pendant ce temps, une autre génération s’avance vers l’âge adulte : étudiants, professeurs, avocats, journalistes, médecins, jeunes intellectuels. Ils ne sont ni les grands propriétaires du sucre, ni les travailleurs des plantations. Ils viennent souvent d’une petite bourgeoisie instruite, façonnée par l’université, les professions libérales et les institutions modernes du pays.

Ils lisent José Martí ; chez plusieurs d’entre eux, la lecture de Martí agit moins comme un souvenir patriotique que comme une question demeurée sans réponse : comment préserver l’indépendance politique d’un pays dont les principaux leviers économiques échappent en partie à son contrôle ?

Ils suivent aussi les débats qui traversent l’Amérique latine, regardent en face les inégalités et découvrent les limites d’une indépendance qui semble sans cesse différée.

Parmi eux se trouve Fidel Castro. Mais il n’est pas seul : autour de lui gravite toute une génération qui regarde Cuba avec une inquiétude de plus en plus vive.

Ces jeunes ne disposent pas encore d’une théorie complète du système qu’ils contestent, ni d’une critique d’ensemble du capitalisme transnational naissant. Mais ils en voient déjà les effets, en perçoivent les contradictions et mesurent l’écart croissant entre les promesses officielles et la réalité vécue : une Constitution admirée, mais suspendue; une souveraineté proclamée, mais entravée; une prospérité réelle, mais inégalement partagée; une démocratie existante, mais vulnérable aux coups de force.

C’est précisément de cet écart que naît leur révolte.

Le 26 juillet 1953, ils passent à l’action. L’attaque de la caserne Moncada échoue. Militairement, c’est un désastre; politiquement, c’est le commencement d’autre chose.

Le nom de Moncada commence à circuler. Le mouvement acquiert un symbole, une mémoire, une identité.

La question n’est plus seulement de savoir comment réformer la République, mais si cette République peut encore être sauvée.

L’histoire m’acquittera

Mais il y a une raison qui nous aide plus que toutes les autres : nous sommes cubains, et être cubain implique un devoir; ne pas l’accomplir est un crime, c’est une trahison. (Fidel Castro, L’Histoire m’acquittera).

Dans la salle du tribunal, le jeune avocat poursuit sa plaidoirie. Il parle de terres, de pauvreté, de corruption, d’éducation, de dignité et de souveraineté.

À relire aujourd’hui ce plaidoyer, on y découvre moins la révolution à venir que le portrait d’un pays traversé par ses contradictions.

Une République où les promesses s’accumulent plus vite que leurs réalisations.

Une République où le droit, l’économie et la politique semblent parfois avancer dans des directions différentes.

Une république qui peine à devenir ce qu’elle prétend être.

Le 1er janvier 1959. La naissance d’une révolution.

Condamnez-moi, peu importe, l’histoire m’acquittera. (Fidel Castro).
 

Puis les événements s’accélèrent. La répression augmente, la contestation aussi. La guérilla s’organise dans la Sierra Maestra, les villes s’agitent, les alliances se déplacent. L’ancien ordre perd progressivement sa légitimité.

Le pays entre dans cette étrange zone où le passé ne parvient plus à se maintenir tandis que l’avenir n’a pas encore pris forme.

Puis vient le 1er janvier 1959. Batista quitte Cuba; les révolutionnaires entrent à La Havane. Pour beaucoup, c’est un moment de libération; pour d’autres, le début d’une inquiétude. Pour presque tous, le sentiment qu’une époque s’achève.

Cuba est désormais au cœur de l’histoire : Six ans plus tôt, dans une salle d’hôpital transformée en tribunal, une République était appelée à rendre compte de ses promesses inachevées. Désormais, c’est une révolution qui avance avec la prétention d’y répondre.

Désormais, c’est un pays entier qui cherche sa voie.

Nul ne sait encore jusqu’où conduira cette révolution, ni si elle transformera durablement l’équilibre politique des Amériques et celui de la guerre froide.

Mais une chose apparaît déjà clairement.

Le procès de 1953 n’était pas seulement celui de quelques insurgés.

C’était le procès d’une République qui n’était jamais parvenue à concilier pleinement l’indépendance, la souveraineté, la démocratie et la justice sociale.

Peut-être est-ce pour cela que l’histoire continue aujourd’hui de revenir vers Cuba.

Comme si la question laissée ouverte par Martí, reprise par une génération entière puis reformulée dans cette salle d’hôpital transformée en tribunal, continuait encore aujourd’hui de circuler entre les rues de La Havane, les campagnes de l’Oriente et les mémoires dispersées de l’exil.


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