Dans ce troisième fragment de la série consacrée à Cuba, je vous invite à explorer l’impact de la guerre froide sur la révolution de 1959 et sur les premières années du nouveau régime.
J’y examine la dualité des regards portés sur l’île : paradis touristique pour les uns, enjeu géopolitique majeur pour les autres.
Durant les premières années de la révolution, plusieurs futurs demeurent encore possibles : un futur de souveraineté nationale, un futur de non-alignement, un futur de justice sociale inspiré des grandes réformes qui émergent alors dans différentes régions du monde.
Pourquoi ces futurs ont-ils disparu ?
À quel moment le champ des possibles s’est-il transformé en entonnoir ?
Et que nous apprend encore aujourd’hui cette histoire sur les petits pays pris entre les ambitions des grandes puissances ?
C’est cette question que j’explore dans ce nouveau fragment.
Le monde retient son souffle
Je suis né en 1961, et j’aime me penser comme un enfant de la révolution cubaine, de la crise des missiles et des tensions entre les blocs capitaliste et communiste. Je me vois souvent comme un enfant du siècle entré dans une nouvelle phase après les deux guerres mondiales, que je n’ai pas connues mais qui m’ont été racontées par le cinéma, les séries télévisées et les livres. Je me suis ainsi construit une mémoire de cette époque davantage nourrie par l’imaginaire littéraire et les récits historiques que par des témoignages directs. Mes grands-parents l’avaient vécue, mais pas mes parents.
Je me suis tourné vers cette histoire pour comprendre les tensions au sein desquelles je suis né. C’est à cette tâche que je me consacre depuis que j’ai commencé à me forger une mémoire historique.
À première vue, le tableau semble simple. Après la Seconde Guerre mondiale, le monde entre dans une période de tensions, marquée par l’affrontement entre deux blocs dominés par les États-Unis et l’Union soviétique. L’Europe, dévastée, perd sa position centrale tandis que les empires coloniaux commencent à se dissoudre. De cette rupture naît un ordre bipolaire fondé sur un paradoxe : la paix se maintient sous la menace constante d’une destruction nucléaire. Pour la première fois de son histoire, l’humanité possède les moyens de se détruire elle-même.
Dans l’imaginaire collectif, les « bons » et les « méchants » paraissent alors facilement identifiables. Pourtant, cette lecture valait surtout pour ceux qui observaient le monde depuis les centres de pouvoir. Dans mon pays, le Nicaragua, comme dans une grande partie de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie, l’histoire se lisait autrement.
Les États-Unis se présentaient comme les défenseurs de la démocratie représentative tout en soutenant, dans leur sphère d’influence, des régimes chargés de protéger leurs intérêts économiques et de contenir toute poussée du communisme. Or ce mot désignait souvent bien plus qu’une idéologie : il englobait aussi des aspirations à l’autonomie, à la souveraineté et à l’indépendance. De son côté, l’Union soviétique promouvait la propriété collective, la planification et le parti unique, tout en cherchant à étendre sa propre influence.
Derrière l’affrontement des deux blocs se dessinait une autre réalité. Des peuples entiers tentaient de construire leur avenir dans un monde déjà partagé entre deux pôles rivaux. La guerre froide ne se jouait pas seulement à Washington, Moscou, Berlin ou Pékin. Elle se déployait aussi dans les périphéries du système international, là où les sociétés issues de la décolonisation cherchaient à définir leur propre trajectoire.
La guerre de Corée, les multiples interventions indirectes dans plusieurs pays du Sud et les tensions entourant le développement économique illustrent cette réalité. Beaucoup de ces États avaient hérité d’économies organisées autour de l’exportation de matières premières destinées au monde industrialisé. Ils cherchaient désormais à transformer cette dépendance en autonomie.
C’est dans ce contexte qu’apparaît une expression qui m’accompagnera toute ma vie : le tiers-monde.
Forgé en 1952 par le démographe et économiste français Alfred Sauvy, le terme fait explicitement référence au tiers état de la Révolution française, ce groupe nombreux, ignoré et marginalisé qui réclamait sa place dans l’histoire. Sauvy résumait cette intuition par une formule devenue célèbre : « Ce tiers-monde ignoré, exploité, méprisé comme le tiers-état, veut lui aussi être quelque chose. »
J’ai longtemps éprouvé une certaine fierté à me reconnaître dans cette désignation. Elle donnait un nom à une réalité partagée par une grande partie de l’humanité. Pourtant, elle soulevait aussi une question qui ne m’a jamais quitté : pourquoi définir une majorité de peuples à partir de leur position entre deux autres mondes ?
Avec le temps, j’ai compris que cette expression désignait moins un lieu géographique qu’une condition historique : celle d’un immense entre-deux, à la fois convoité et instrumentalisé, où des sociétés entières tentaient d’exister entre deux systèmes qui prétendaient chacun détenir les clés de l’avenir.
Derrière les discours idéologiques revenait toujours la même question : était-il possible de construire une voie propre sans devenir la périphérie d’un autre centre de pouvoir ?
C’est précisément dans cet espace de questionnement que surgit la révolution cubaine.
Pour l’Union soviétique, Cuba représente rapidement une occasion inattendue. Sans avoir participé à la naissance de la révolution, Moscou découvre soudain la possibilité de disposer d’un allié à proximité immédiate du territoire américain. L’île devient progressivement plus qu’une révolution nationale : elle acquiert une portée géopolitique mondiale.
Pourtant, le monde de 1959 n’est pas entièrement figé dans cette opposition. À Bandung, puis au sein du mouvement des non-alignés, plusieurs États refusent de choisir entre Washington et Moscou. Ils cherchent à préserver leur autonomie dans un univers dominé par les grandes puissances.
Cette aspiration à l’indépendance constitue l’un des fils souterrains de l’histoire qui va suivre.
Janvier 1959 : l’île et son miroir brisé
La configuration mondiale que je viens de décrire ne détermine pas seulement les premières années de la révolution cubaine. Elle pèsera sur toute son histoire jusqu’à l’effondrement du bloc socialiste. Pourtant, en janvier 1959, rien n’est encore arrêté. Plusieurs forces traversent l’île. Plusieurs voies demeurent ouvertes.
Pour comprendre ces possibles, il faut d’abord comprendre ce que Cuba représente alors dans le regard des États-Unis.
Parmi les pays du tiers-monde traversés par les tensions de la guerre froide, Cuba occupe une place particulière. L’île est indépendante depuis plus d’un demi-siècle, mais cette indépendance demeure incomplète. Derrière les institutions républicaines et les symboles de souveraineté persiste une relation de dépendance économique, politique et stratégique qui lie étroitement son destin à celui de son puissant voisin du Nord.
Cette réalité n’apparaît cependant pas de la même manière à tous ceux qui regardent Cuba.
Pour une partie de l’opinion américaine, l’île est d’abord une promesse de plaisirs. La Havane brille comme une ville de nuit, de musique, de jeux et d’excès. Une sorte de Las Vegas tropicale où se mêlent plages, hôtels luxueux, casinos, cabarets, célébrités et réseaux mafieux. À quelques heures de New York ou de Miami, Cuba offre un exotisme accessible, un espace de divertissement où les contraintes du quotidien semblent suspendues.
Dans cette vision séduisante, l’île apparaît moins comme un pays que comme un décor.
Pour certains visiteurs américains, Cuba devient un paradis familier. Pour une partie des futurs exilés cubains, elle demeurera le souvenir d’un monde perdu, souvent idéalisé, où se mêleront nostalgie, douleur et déracinement. Bien au-delà des débats politiques, cette mémoire affective continuera longtemps d’habiter la diaspora cubaine.
Pour Washington, pour les grandes entreprises américaines et pour les intérêts liés au sucre, au tourisme, aux infrastructures et à la sécurité régionale, Cuba représente bien davantage qu’une destination de vacances. L’île constitue un espace stratégique qu’il importe de maintenir dans l’orbite américaine.
Le régime de Fulgencio Batista, soutenu au nom de l’ordre et de la lutte contre le communisme, garantit précisément cette stabilité inégale.
Ainsi se superposent deux visions de Cuba.
L’une voit un paradis tropical où affluent touristes, capitaux et plaisirs.
L’autre perçoit un territoire stratégique dont il faut préserver l’intégration économique et politique au système nord-américain.
Les témoignages de l’époque donnent à cette contradiction une netteté saisissante. Arthur Miller décrit la société cubaine sous Batista comme un univers profondément corrompu, dominé par les intérêts mafieux et les réseaux de privilèges. D’autres observateurs soulignent la place du jeu, des trafics et de la corruption dans la vie économique de l’île. Derrière l’image du paradis tropical apparaît progressivement celle d’une société traversée par des fractures beaucoup plus profondes.
Cette lucidité finit même par atteindre certains responsables politiques américains. En 1963, John F. Kennedy reconnaît publiquement l’ampleur de la domination économique exercée sur Cuba durant les années Batista et admet que les États-Unis portent une part de responsabilité dans la situation ayant conduit à la révolution.
Cet aveu éclaire rétrospectivement la situation de l’île à la veille de 1959.
Derrière les hôtels, les casinos et les plages se trouvait une république profondément inégale.
Derrière les apparences de prospérité subsistait une souveraineté limitée.
Derrière la promesse touristique se cachait un rapport de domination que de nombreux Cubains vivaient désormais comme une humiliation nationale.
Lorsque Batista quitte Cuba au premier jour de l’année 1959, la révolution a triomphé, mais sa signification demeure ouverte. Le regard rétrospectif efface souvent cette part d’indétermination. Sachant ce qui viendra ensuite — l’alliance soviétique, la Baie des Cochons, la crise des missiles, le parti unique et le blocus — nous sommes tentés d’y reconnaître les étapes d’un destin déjà tracé.
Pourtant, au moment où les guérilleros descendent des montagnes et où les foules les accueillent dans les rues de La Havane, plusieurs futurs demeurent encore suspendus à l’horizon.
La révolution n’entre pas dans l’histoire avec une seule destination.
Elle s’avance au milieu d’un champ de possibles.
Cuba au carrefour de l’histoire : les futurs possibles
Le premier de ces horizons tire ses racines de l’œuvre de José Martí. Bien avant Fidel Castro, Martí avait formulé une question qui traverse toute l’histoire moderne de Cuba : comment devenir véritablement souverain sans passer d’une dépendance à une autre ?
Les premières orientations du nouveau pouvoir semblent s’inscrire dans cette tradition. La réforme agraire, la lutte contre la corruption, l’élargissement de l’accès à l’éducation et la volonté de réduire les inégalités répondent d’abord à des problèmes identifiés comme cubains. Dans les premiers mois de la révolution, le langage politique demeure largement celui du nationalisme, de la dignité collective et de la justice sociale.
À ce moment, Cuba ressemble davantage à certaines expériences émergentes du tiers-monde qu’à un futur satellite soviétique. L’Égypte de Nasser, l’Inde de Nehru ou l’Indonésie de Soekarno poursuivent des objectifs comparables : moderniser leurs sociétés, affirmer leur souveraineté et réduire leur dépendance aux anciennes puissances dominantes.
Un autre horizon se dessine à travers la conférence de Bandung et le mouvement des non-alignés. Leur objectif n’est pas de demeurer neutres, mais de préserver une marge de manœuvre suffisante pour négocier avec les deux camps sans être absorbés par l’un d’eux. Pour Cuba, cette possibilité n’a alors rien d’irréaliste. L’île partage avec plusieurs pays du tiers-monde une histoire de dépendance économique, une volonté de modernisation rapide et un désir d’émancipation nationale. Rien n’interdit encore d’imaginer une révolution cherchant sa propre voie entre Washington et Moscou.
Une troisième perspective apparaît également dans plusieurs sociétés occidentales de l’après-guerre. En Europe, au Canada et bientôt au Québec, l‘État-providence se développe comme une tentative de réduire les inégalités par l’intervention publique, l’éducation, les services sociaux et la redistribution économique. Cette voie ne remet pas nécessairement en cause l’économie de marché ; elle cherche plutôt à en corriger les effets les plus destructeurs.
Certaines aspirations présentes dans la Constitution cubaine de 1940 semblent appartenir à cet univers. Une autre modernité apparaît alors possible : une modernisation sociale fondée sur un État fort mais pluraliste, capable d’intervenir dans l’économie sans pour autant adopter le modèle soviétique.
En 1959, ces futurs coexistent encore. Mais tous reposent sur des conditions fragiles : du temps, des marges de négociation et un environnement international capable de tolérer des chemins intermédiaires.
Or le monde qui entoure Cuba s’apprête précisément à rendre ces conditions de plus en plus difficiles.
L’île prise dans l’entonnoir de l’histoire
Les futurs ne vivent jamais à l’écart des rapports de force.
À mesure que la révolution avance, les tensions du monde extérieur pénètrent de plus en plus profondément dans la réalité cubaine. Ce qui relevait d’abord de choix internes se trouve progressivement reconfiguré par des dynamiques qui dépassent l’île.
Les premières réformes engagées par le nouveau gouvernement, en particulier la réforme agraire de 1959, suscitent rapidement l’inquiétude des États-Unis. Dans un contexte encore marqué par le précédent guatémaltèque de 1954, toute atteinte aux intérêts économiques américains est désormais interprétée à travers le prisme de la guerre froide. Les nationalisations se multiplient. Les réactions également. Les sanctions économiques apparaissent. Le gouvernement cubain répond par de nouvelles mesures.
Un enchaînement s’installe.
Chaque décision appelle une contre-décision.
Chaque réponse réduit un peu plus l’espace des compromis possibles.
Parallèlement, la société cubaine se transforme rapidement. Une partie des élites quitte le pays. Des oppositions s’organisent. L’implication croissante de la CIA et la polarisation politique accentuent les divisions. Ce qui apparaissait encore quelques mois auparavant comme un vaste champ de possibles commence à se transformer en un étroit corridor historique.
L’effet d’entonnoir est déjà à l’œuvre.
De son côté, l’Union soviétique observe attentivement les événements. Moscou n’est pas à l’origine de la révolution cubaine. Pourtant, les dirigeants soviétiques comprennent rapidement l’avantage stratégique que représente un gouvernement ami situé à quelques dizaines de milles des côtes américaines. L’île cesse peu à peu d’être seulement une expérience nationale. Elle devient une pièce importante de l’équilibre mondial des puissances.
Le monde entre dans Cuba.
Et, avec lui, ses rapports de force.
Le tournant décisif survient en avril 1961. Jusque-là, la menace d’une intervention américaine demeure présente dans les discours révolutionnaires, mais elle conserve encore quelque chose d’hypothétique. Avec le débarquement de la Baie des Cochons, cette menace prend soudainement un visage concret.
Des exilés cubains soutenus par la CIA débarquent à Playa Girón dans l’espoir de provoquer l’effondrement du nouveau régime. L’opération échoue rapidement. Le soulèvement populaire attendu ne se produit pas. En quelques jours, l’invasion est repoussée.
L’événement est bref.
Ses conséquences, elles, seront durables.
Pour les dirigeants cubains, la possibilité d’une intervention américaine cesse désormais d’être une abstraction. Elle devient une expérience vécue. Dans ce nouveau contexte, plusieurs des voies intermédiaires imaginées au début de la révolution perdent progressivement leur crédibilité.
L’alliance avec l’Union soviétique apparaît alors de moins en moins comme une option parmi d’autres et de plus en plus comme une nécessité stratégique. Elle offre du pétrole, des débouchés économiques, du financement, des équipements militaires et, surtout, une forme de protection dans un environnement devenu ouvertement hostile.
Le futur socialiste ne surgit pas dans un vide.
Il émerge au moment même où les autres futurs disparaissent.
À la fin de l’année 1961, Fidel Castro proclame officiellement le caractère marxiste-léniniste de la révolution. Ce qui n’était encore, quelques années plus tôt, qu’une possibilité parmi d’autres devient désormais le cadre politique officiel du nouveau régime.
L’entonnoir s’est resserré.
En octobre 1962, Cuba cesse d’être seulement le théâtre d’une révolution. L’île devient le point où les deux plus grandes puissances nucléaires de la planète se regardent directement. Pendant quelques jours, le destin de Cuba, celui des États-Unis, celui de l’Union soviétique et peut-être celui de l’humanité entière semblent suspendus à quelques décisions prises dans des bureaux éloignés de La Havane.
Le monde retient son souffle.
La guerre est finalement évitée. Les missiles soviétiques sont retirés. Les États-Unis s’engagent à ne pas envahir Cuba. Mais quelque chose a changé.
Désormais, Cuba appartient pleinement à l’histoire mondiale de la guerre froide.
Au-delà des futurs perdus
Les futurs entrevus en 1959 ont existé. Ils ont été imaginés, débattus, portés par des hommes et des femmes qui ne connaissaient pas encore l’issue du récit. Leur disparition ne relève pas d’une nécessité absolue. Elle résulte d’un enchaînement de décisions, de contraintes, de peurs, d’intérêts et de rapports de force qui ont progressivement réduit l’horizon des possibles.
Dans cette confrontation extrême, une question ancienne refait surface avec une intensité nouvelle : comment un petit pays peut-il préserver sa souveraineté lorsqu’il se trouve au croisement des ambitions de puissances infiniment plus grandes que lui ?
À mesure que la crise s’éloigne, une évidence apparaît rétrospectivement. Les trajectoires entrevues au début de 1959 — souveraineté nationale autonome, non-alignement, voie sociale pluraliste — se sont progressivement refermées sous l’effet combiné des dynamiques internes et des pressions internationales.
Parmi ces futurs, un seul survivra.
Il conduira l’île vers une alliance durable avec l’Union soviétique et vers une confrontation prolongée avec les États-Unis.
Mais le futur survivant n’est pas simplement la victoire d’une idéologie sur les autres.
Le régime qui émerge alors n’est ni la simple reproduction du modèle soviétique ni le prolongement naturel des révolutions latino-américaines du passé. Il portera sa propre singularité, façonnée à la fois par l’histoire cubaine, par les contraintes de la guerre froide et par les aspirations contradictoires du tiers-monde.
Cuba entre alors dans une autre histoire : celle du blocus, de l’alphabétisation massive, de la santé universelle, de l’internationalisme révolutionnaire, des espoirs, des réussites, des contradictions et des limites qui marqueront durablement l’imaginaire politique du tiers-monde.
Pendant plusieurs décennies, cette petite île des Caraïbes deviendra bien davantage qu’un simple acteur de la guerre froide : un symbole, un modèle pour certains, une mise en garde pour d’autres, mais rarement un pays laissé à l’indifférence.


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