L’expérience politique de Cuba entre 1962 et 1991 témoigne d’une quête de souveraineté face à des tensions internationales complexes. Les réussites sociales coexistent avec une centralisation politique stricte, ce qui crée des paradoxes entre la participation populaire et le contrôle. Cuba émerge comme un miroir de luttes historiques pour une identité autonome dans un monde hégémonique.
Quand je cherche à comprendre l’organisation politique à Cuba, je me rends compte rapidement que je dois me défaire de plusieurs réflexes. Le premier consiste à établir spontanément des parallèles avec mon expérience de la révolution sandiniste. Après tout, le système nicaraguayen s’est largement inspiré du modèle cubain, même s’il s’en est distingué sur plusieurs aspects importants, notamment par la présence de plusieurs partis politiques représentés à l’Assemblée nationale. Le deuxième réflexe consisterait à défendre Cuba à partir d’une posture idéologique déjà établie. Je ne peux pas, en toute conscience, faire abstraction de convictions qui me rapprochent de certaines traditions de gauche. Le troisième, à l’inverse, serait d’adopter spontanément le regard critique dominant dans les démocraties nord-occidentales, celui qui ramène presque toujours la discussion à l’existence d’un parti unique, à l’absence de compétition électorale ou aux limites imposées à l’opposition et aux droits humains.
Je pars d’un constat simple : le noyau commun de cette histoire n’est pas une doctrine unique, encore moins un catéchisme politique stable. Ce que je rencontre d’abord, c’est une question partagée, insistante, presque obsédante : comment devenir souverain dans un monde déjà structuré par deux pôles hégémoniques ? Dès que je m’approche de Cuba, je ne vois pas seulement une révolution ; je vois une interrogation plus vaste sur la possibilité d’exister politiquement sans être absorbé.
J’avance ici avec prudence. Les données que je mobilise ne sont jamais entièrement neutres. Certaines viennent des institutions cubaines elles-mêmes, d’autres de leurs adversaires, d’autres encore d’organismes internationaux. Les choix de mesure, les indicateurs retenus et jusqu’aux questions posées racontent déjà une part de l’histoire. Autrement dit, avant même d’interpréter Cuba, je dois aussi interroger les instruments à partir desquels elle m’apparaît.
À partir de ces précautions et de ces mises en garde personnelles, j’invite le lecteur à entrer dans trois mouvements réflexifs autour de cette période de l’expérience cubaine, entre 1962 et 1991, entre la mise en place de l’embargo par Washington et l’effondrement des pays socialistes, dont l’Union soviétique. Chacun aborde une dimension que je tiens pour constitutive de cette expérience. Je ne les propose pas comme une simple ligne chronologique, mais comme trois angles d’approche qui se répondent, se corrigent parfois et, ensemble, enveloppent la période entière.
Premier mouvement — Martí et les voix du tiers-monde
Lorsque je relis Martí à la lumière de la conférence de Bandung et du mouvement des non-alignés, j’ai parfois l’impression que la question cubaine annonçait déjà une interrogation qui allait traverser une grande partie du tiers-monde, bien au-delà de la seule révolution cubaine : comment préserver sa souveraineté sans passer d’une dépendance à une autre ? En revenant à cette filiation, je comprends mieux que Cuba ne surgisse pas comme une anomalie historique, mais comme une formulation particulièrement aiguë d’un problème partagé.
En 1955, émerge et se cristallise une aspiration autour de principes qui deviennent des points d’appui pour les peuples récemment décolonisés ou en lutte : autodétermination, respect de la souveraineté, non-ingérence, égalité entre États, opposition au colonialisme. Puis, en 1961, à Belgrade, le mouvement des non-alignés prend officiellement forme autour de Tito, Nasser, Nehru, Nkrumah et Sukarno. Le tiers-monde, terme forgé par Alfred Sauvy en 1952, ne désigne donc pas seulement la pauvreté ; il désigne d’abord une position historique, un refus de se laisser absorber ni par le capitalisme occidental ni par le communisme soviétique. Une volonté d’exister politiquement sans avoir à choisir entre deux dépendances concurrentes.
Cette donnée historique et contextuelle m’invite déjà à prendre en compte les contraintes particulières auxquelles furent confrontées la plupart des sociétés du tiers-monde lorsque vient le temps de regarder Cuba : dépendance économique, faible industrialisation, vulnérabilité face aux marchés mondiaux, interventions étrangères, guerres civiles, pressions diplomatiques et marges de manœuvre limitées face aux grandes puissances. Sans cet arrière-plan, je risquerais de juger l’expérience cubaine comme si elle s’était déployée dans un laboratoire abstrait, alors qu’elle s’est élaborée au cœur d’un monde déjà hiérarchisé.
Dans cet horizon, Cuba n’invente pas seule l’aspiration à la souveraineté : elle en devient l’une des expressions les plus intenses. Et jusque dans ce que l’on pourrait croire périphérique, jusque dans le Québec et le FLQ, je vois circuler la même langue de la libération nationale, de l’anti-impérialisme, du « front », comme si même une société nord-américaine industrialisée pouvait être traversée par cette promesse de rupture. Mais cette promesse, pour être pleinement comprise, ne peut pas se réduire à des mots d’ordre. À ce point de mon parcours, il me faut donc quitter les constellations idéologiques pour regarder ce que cette aspiration devient lorsqu’elle s’incarne dans un État, dans des institutions, dans des vies organisées jour après jour.
Deuxième mouvement — L’expérience cubaine, 1962-1991
Nous sommes alors dans un monde capitaliste lancé dans la mondialisation économique, face à un monde socialiste qui cherche à s’imposer comme une alternative globale. Entre les deux, un tiers-monde tente de se frayer un espace d’autonomie. Leur rivalité se traduit par des conflits localisés, des interventions extérieures et des luttes de libération nationale.
C’est dans cet étau historique qu’il me faut maintenant aborder l’expérience cubaine.
Comme d’autres sociétés issues de la décolonisation ou de la dépendance économique, Cuba tente de transformer un pays voué au sucre en une société plus instruite, plus industrialisée et plus autonome. Les ambitions sont immenses ; les ressources, beaucoup moins.
Éducation, santé, culture
Les grands projets sociaux entrepris par la révolution cubaine sont traversés par une tension constante entre l’émancipation réelle et l’encadrement politique. Le contexte de l’époque pousse à une forte centralisation, présentée comme une condition de survie politique et économique. Cette centralisation permet une capacité de mobilisation et une cohérence institutionnelle remarquables. Elle contribue aussi à rétrécir les espaces d’opposition organisée, de critique publique et de pluralisme politique. C’est à partir de cette ambivalence que j’aborde l’éducation, la santé et la culture, trois domaines où les acquis sont visibles sans jamais se détacher du cadre de pouvoir qui les rend possibles.
La grande campagne d’alphabétisation de 1961 précède légèrement la période, mais elle fonde tout ce qui suit : les données les plus souvent citées indiquent une baisse de l’analphabétisme d’environ 23 à 24 % à 3,9 %, grâce à une mobilisation massive de volontaires. J’y vois une réussite majeure, incontestable à cette échelle ; mais je vois aussi comment l’école se lie étroitement au projet révolutionnaire, de sorte que l’éducation devient à la fois une ouverture populaire et une formation idéologique.
La santé produit sur moi une impression comparable, tout en déplaçant légèrement le problème. Cuba présente des indicateurs sanitaires remarquables pour un pays pauvre, confronté à de fortes contraintes économiques. La mortalité infantile a fortement diminué depuis les années 1950, au point de dépasser, selon certaines comparaisons longitudinales, les résultats observés aux États-Unis. La santé devient ainsi un pilier de légitimité, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Je garde pourtant la nuance en tête : ces indicateurs sont souvent reconnus, mais des débats persistent quant à la fiabilité ou à l’interprétation de certaines statistiques, notamment concernant la mortalité infantile. De l’école à l’hôpital, je retrouve donc la même difficulté : comment penser ensemble une avancée sociale indéniable et le cadre politique serré dans lequel elle s’inscrit ?
La culture, elle aussi, porte ce double visage, peut-être même de manière encore plus sensible. Je vois se déployer un espace d’une rare densité : cinéma, musique, édition, alphabétisation artistique, Casa de las Américas, diffusion culturelle populaire. Mais cet élan s’accompagne d’un encadrement serré. La création demeure possible dans les limites de la révolution. L’affaire Padilla, puis le « quinquennat gris », signalent avec force ces moments où la tension entre invention artistique et orthodoxie politique devient impossible à dissimuler. Ainsi, d’un domaine à l’autre, je vois se répéter la même structure : une promesse d’émancipation qui ouvre des possibilités réelles, mais qui referme en même temps certaines issues.
Internationalisme, Angola, dépendance
En quittant le territoire cubain pour observer son action dans le monde, la perspective change. Après avoir observé la manière dont la révolution organise l’éducation, la santé et la culture, je vois Cuba devenir un acteur disproportionné par rapport à sa taille : médecins, enseignants, militaires, conseillers politiques, tout concourt à faire de l’internationalisme un signe distinctif du régime. J’y vois à la fois une solidarité concrète, une projection géopolitique et un instrument de légitimité.
L’Angola occupe ici une place décisive. À partir de 1975, l’intervention cubaine mobilise des dizaines de milliers de soldats. Elle contribue à soutenir le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), à contenir l’Afrique du Sud sous l’apartheid et à peser sur l’indépendance de la Namibie. Pour une partie de l’Afrique australe, Cuba demeure associée à cette solidarité militaire et politique. Je tiens cependant l’équilibre : cet engagement est réel dans la lutte contre l’apartheid, mais il s’inscrit aussi dans les logiques de la guerre froide.
Mais le nerf économique de cette histoire demeure ailleurs : dans la dépendance soviétique. L’URSS achète le sucre cubain à prix préférentiel et fournit du pétrole, des machines, de la nourriture ainsi qu’un soutien financier. Au début des années 1980, une estimation de la CIA évoque une aide annuelle d’environ 4,5 milliards de dollars. À la fin de la décennie, Cuba est profondément intégrée au Conseil d’assistance économique mutuelle (COMECON). La rupture soviétique entraînera ensuite une chute brutale : selon les séries utilisées, le PIB cubain recule de 31 à 35 % entre 1989 et 1993. Je pourrais résumer ce paradoxe en une phrase : Cuba cherchait à sortir de la dépendance américaine, mais entrait progressivement dans une dépendance soviétique. Ce constat ne réduit pas la portée de l’internationalisme cubain, mais il oblige à le replacer dans une économie politique beaucoup plus fragile qu’on ne le dit parfois.
Ainsi, comprendre la complexité des réussites sociales de la révolution cubaine et le rôle que Cuba a joué dans l’histoire m’invite à assumer pleinement ce que certains qualifieraient de biais. J’assume.
Mon regard naît de mon appartenance à ce tiers-monde dont les expériences historiques ont souvent été racontées par d’autres, évaluées selon d’autres critères et jugées à la lumière de réalités qui n’étaient pas les leurs.
C’est précisément pour cette raison que la question suivante devient inévitable : comment ce projet s’est-il organisé politiquement, et à quel prix ?
Centralisation, exil, exercice du pouvoir
L’un de ces critères, souvent invoqué pour juger Cuba et justifier le maintien de l’embargo ainsi que la politique d’isolement imposée à ce peuple, porte sur la manière dont le pouvoir politique y est exercé. Avant d’aborder cette dimension, je crois nécessaire de distinguer deux notions que l’on confond souvent lorsqu’on observe cette période à travers des catégories contemporaines, ou celles propres aux sociétés capitalistes industrialisées et qualifiées d’États démocratiques de droit : le pluralisme politique et la participation populaire. Dans les démocraties libérales occidentales, la démocratie est généralement associée à la concurrence entre partis, aux élections compétitives et à la représentation politique par le vote. Les États issus du tiers-monde ont souvent cherché leur légitimité dans la mobilisation collective, les campagnes nationales, les syndicats, les mouvements sociaux et les organisations de masse.
Dans cette perspective, prendre part à la construction d’un projet collectif peut apparaître aussi important, sinon davantage, que de choisir entre plusieurs formations politiques concurrentes. On peut refuser une telle conception. On ne peut toutefois approcher Cuba sans reconnaître qu’elle a profondément marqué son développement politique.
Ainsi, sur le plan politique, la centralisation s’accentue. La Constitution socialiste de 1976 place explicitement le Parti communiste comme « force dirigeante supérieure » de la société et de l’État. J’y vois à la fois une source de stabilité, de cohérence et de mobilisation, mais aussi une réduction significative du pluralisme. À partir de là, je ne peux plus dissocier les acquis sociaux, l’organisation collective et les formes de concentration du pouvoir : tout se tient, même lorsque cela se contredit.
Je prends l’exemple des Comités de Défense de la Révolution. Ces organisations de base, très proches de la vie des quartiers et des petites localités, illustrent parfaitement cette complexité. À eux seuls, les CDR racontent l’impossibilité de réduire l’expérience cubaine à une seule lecture. Ils sont souvent présentés comme des instruments de surveillance. À y regarder de plus près, il est également possible d’y voir des espaces d’entraide, d’organisation communautaire, de mobilisation sanitaire et de participation locale. Dès lors, il devient difficile de les enfermer dans une seule catégorie. Selon les périodes et les expériences vécues, ils ont pu être à la fois des instruments de contrôle et des lieux de solidarité. En eux, je reconnais presque une miniature du problème cubain tout entier : ils organisent la santé publique et la mobilisation locale, tout en servant également de relais de surveillance sociale et de contrôle politique.
De là, la question de l’exil me contraint à une grande précision. Le mot « apatride » doit être employé avec prudence sur le plan juridique : beaucoup de Cubains exilés ne sont pas strictement apatrides. Mais je reconnais chez eux une forme d’apatridie symbolique, faite de rupture avec la nation officielle, de suspicion, d’impossibilité ou de difficulté de retour, de confiscations et d’étiquetage comme « gusanos ». Les repères sont connus : l’opération Peter Pan envoie plus de 14 000 mineurs aux États-Unis entre 1960 et 1962 ; le Cuban Adjustment Act de 1966 accorde un statut migratoire exceptionnel aux Cubains ; en 1980, Mariel voit environ 125 000 personnes quitter l’île, souvent dans un climat de stigmatisation et d’actes de répudiation. À travers cette fracture, je vois apparaître une autre vérité de la révolution : un projet national peut aussi produire une séparation durable dans l’idée même de nation.
Cette ambiguïté constitue le véritable nœud de ma réflexion. Elle ouvre un espace où ce qui mobilise peut aussi contraindre. Ce qui renforce la cohésion peut également réduire les espaces de dissidence. Ce qui favorise la participation peut en limiter d’autres formes. Rien n’apparaît entièrement cohérent. Rien ne semble complètement exempt de contradictions.
Peu à peu, je cesse donc de chercher une réponse simple. Le pouvoir à Cuba ne me paraît ni réductible à la participation populaire ni à la centralisation politique. Il prend forme dans la tension permanente entre ces deux dimensions. Et c’est précisément cette tension, irréductible et persistante, qui me conduit maintenant à considérer Cuba non seulement comme un cas historique singulier, mais comme une sorte de condensation du siècle tout entier.
Troisième mouvement — Cuba comme île hologramme
Plus j’avance, plus Cuba me semble condenser, dans un espace réduit, des questions qui traversent l’ensemble du XXe siècle : souveraineté, développement, dépendance, révolution, guerre froide, justice sociale, liberté et survie. Quand je remonte maintenant du détail des politiques, des gains sociaux, des violences et des contradictions vers une vue d’ensemble, je comprends peu à peu pourquoi Cuba agit comme une île hologramme. Elle concentre en elle trois tensions planétaires qui ne cessent de se croiser. Le capitalisme s’y inscrit par le marché mondial, les investissements étrangers, la dépendance au sucre, l’embargo américain et l’exil économique. Le communisme s’y manifeste par la planification, le parti unique, l’alliance soviétique, la sécurité sociale universelle et la centralisation. Le tiers-monde, enfin, s’y exprime par la souveraineté, l’anti-impérialisme, le développement, la justice sociale et une certaine idée de la dignité postcoloniale. En ce sens, Cuba ne me paraît plus seulement être un objet d’étude : elle devient une forme condensée du drame historique auquel tant de peuples ont été confrontés.
Cuba devient ainsi une surface de projection mondiale. Pour l’Occident libéral, elle met en évidence les dangers du socialisme autoritaire. Pour les mouvements révolutionnaires, elle montre qu’un petit pays peut résister. Pour une partie du Sud global, elle démontre qu’un État pauvre peut former, soigner, alphabétiser et soutenir d’autres peuples. Pour les exilés, elle demeure une blessure, un arrachement, la confiscation d’un pays. Pour ceux qui restent sur l’île, il me semble plus juste d’évoquer non pas une position univoque, mais un entrelacement de fierté, de fatigue, d’adhésion, de prudence, de loyauté, de peur et de débrouillardise. Plus j’avance, plus je comprends que Cuba agit moins comme une réalité transparente que comme un miroir fragmenté où chaque regard vient aussi déposer sa propre histoire.
Je finis par me dire que Cuba n’est pas seulement un pays discuté : c’est un lieu où le monde en débat.
Au fond, ce qui me déstabilise le plus dans l’expérience cubaine, et ce qui laisse encore aujourd’hui des zones d’ombre difficiles à éclairer, n’est pas tant l’absence de réponses que la tentation constante des réponses trop simples. Je n’oserais ni absoudre ni condamner cette expérience sans aussitôt la réduire. Il me faut accepter de demeurer dans une forme d’inconfort intellectuel où coexistent participation, solidarité, discipline collective, contrôle institutionnel et restriction des libertés publiques. Cet inconfort n’est pas une faiblesse de la pensée ; il est peut-être la seule manière honnête de rester au plus près de l’objet.
Peut-être que comprendre Cuba commence précisément là : dans l’acceptation d’une complexité que les récits idéologiques, qu’ils soient favorables ou hostiles, cherchent presque toujours à réduire.
La question qui me reste, et qui clôt ce fragment, est peut-être celle-ci : que révèle Cuba des espoirs et des impasses des peuples qui ont tenté de devenir sujets de leur propre histoire dans un monde déjà partagé entre des puissances qui prétendaient chacune incarner l’avenir ?


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